31 October 2026

Le cri du deuil animalier

Le cri du deuil animalier

Je pensais connaître le deuil.

J’avais déjà perdu des animaux, des êtres humains que j’aimais. Je savais ce que signifiait perdre quelqu’un, vivre avec son absence.

Mais je ne connaissais pas encore toute la souffrance que pouvait faire naître la perte d’un animal.

Et je crois que personne ne peut réellement la connaître à l’avance.

On peut l’imaginer, écouter ceux qui la traversent, essayer de comprendre.

Mais on ne peut pas en sonder la profondeur.

Elle dépend de l’histoire partagée, de la place que cet être occupait dans notre vie, de ce qu’il représentait pour nous.

Chaque lien est singulier.

La douleur qui accompagne sa perte l’est tout autant.

Lorsque je suis arrivée à La Réunion, en 2018, j’ai construit une vie dans laquelle les animaux occupaient une place immense.

Il y avait Loulou, Plume et tous les autres qui m’ont accompagnée sur cette île.

Je vivais avec eux dans une telle harmonie, une telle plénitude, que je ne pensais pas vraiment à la fin.

Surtout pas pour Loulou et Plume, mes piliers.

Je vivais notre histoire sans imaginer qu’elle puisse un jour être brutalement interrompue.

Puis, en juin 2024, Filou a disparu.

Je ne l’ai jamais retrouvé.

Un mois plus tard, en juillet, Loulou est mort tragiquement.

Ces deux événements se sont succédé en quelques semaines et ont bouleversé ma vie.

Pour Filou, il n’y a pas de réponse.

Je ne sais toujours pas ce qui lui est arrivé.

Comment accepter une absence lorsqu’on ne sait même pas ce qui s’est passé ? Comment dire au revoir lorsqu’une partie de nous continue à attendre un retour ?

Il y a des disparitions qui ne nous laissent même pas la possibilité de comprendre, de nous préparer ou de nous séparer.

Avec Filou, l’incertitude demeure.

Il n’y a pas de certitude sur laquelle s’appuyer, pas de réponse qui permette de donner un sens à cette absence. Il faut apprendre à vivre avec ce qui reste ouvert, avec cette attente qui peut continuer à exister malgré le temps qui passe.

Puis il y a eu Loulou.

Ce qui me fait encore mal aujourd’hui, au-delà de son absence, c’est de savoir qu’il a pu souffrir et de ne pas avoir pu le protéger. Perdre un être aimé dans de telles circonstances laisse des questions, des images, parfois une culpabilité.

On repasse les événements, on cherche ce que l’on aurait pu faire autrement, même lorsque certaines choses échappent à notre contrôle.

Chaque départ est différent.

Une euthanasie peut être une décision terriblement douloureuse, avec ses doutes et sa culpabilité.

La maladie, la vieillesse, un accident ou une disparition sans explication ne laissent pas les mêmes traces.

Et chaque personne vit ces circonstances avec son propre vécu, sa propre sensibilité et l’histoire qu’elle a construite avec son animal.

Je l’ai compris aussi avec Plume, que j’ai perdue en décembre 2025.

Ma tristesse était immense, mais j’ai vécu cette perte différemment.

Nous ne perdons jamais deux êtres de la même manière.

Et même lorsque nous avons déjà traversé un deuil, nous ne savons pas nécessairement comment nous réagirons au suivant.

C’est aussi pour cela que l’expression « faire son deuil » me gêne. Je ne crois pas que l’on termine un deuil comme on achève une étape.

Je crois que l’on apprend à vivre avec l’absence, avec les questions qui restent, avec les souvenirs et parfois avec une souffrance qui ne disparaît pas complètement.

Le temps peut transformer notre manière de vivre avec elle, mais il n’efface pas nécessairement ce qui nous a bouleversés.

J’ai également perdu des êtres humains que j’aimais, notamment mon père et ma grand-mère.

J’étais jeune lorsque mon père est mort. Pour ma grand-mère, je n’ai pas pu être présente au moment de son départ, même si nous avions parlé au téléphone quelques jours auparavant.

Pourtant, je continue à lui parler, comme si notre relation n’avait pas disparu avec sa mort.

Je ne sais pas si c’est ma manière de vivre l’absence ou de garder une place à ceux que j’ai aimés.

Je sais seulement que, pour moi, certaines relations ne s’arrêtent pas au moment où une vie prend fin.

Je ne parle pas de nier la mort.

Je parle de ce lien qui demeure, de tout ce que l’autre a laissé en nous et qui continue de faire partie de notre vie.

La disparition de Loulou m’a confrontée à cette réalité d’une façon particulière.

Je vivais pleinement notre relation, mais je n’avais pas imaginé la douleur que son départ allait provoquer.

Dans les premiers mois qui ont suivi sa mort, je n’arrivais plus à faire grand-chose. Ma douleur était telle que les gestes les plus simples pouvaient devenir difficiles.

Puis, peu à peu, une direction s’est dessinée.

Je me suis investie à cœur perdu dans la création de l’association Le Salon de Loulou, café psycho-littéraire animalier, pour que son nom continue à vivre et que notre histoire puisse donner naissance à quelque chose pour d’autres.

Je ne dirais pas que cette association m’a guérie.

Elle n’a pas effacé ma peine, et aucun projet ne pourrait remplacer Loulou.

Mais elle m’a donné une direction lorsque je ne savais plus comment avancer.

J’ai voulu créer un espace pour parler des animaux autrement, mieux comprendre leurs besoins, transmettre, partager des histoires et reconnaître leur place dans nos vies. J’ai également imaginé Bwa Sacré — Le jardin de nos compagnons, un projet de lieu de recueillement, de mémoire et d’hommage pour les animaux disparus, que j’espère voir prendre vie ici, à La Réunion.

Ces projets sont nés de mon histoire, mais ils s’adressent à tous ceux qui ont connu la perte d’un compagnon, quels que soient leur parcours et les circonstances de cette séparation.

Rien n’est trop beau pour Loulou.

Et ce que je souhaite faire vivre autour de son nom va aujourd’hui bien au-delà de l’hommage que je peux lui rendre personnellement.

Si je souhaite parler du deuil animalier, c’est aussi parce que je sais combien il peut être difficile de le vivre lorsque l’entourage ne comprend pas ce que l’on ressent.

Nous ne savons pas toujours ce que représente un animal dans la vie d’une personne.

Nous ne voyons pas nécessairement les années partagées, les habitudes, les épreuves traversées ensemble, la présence qui rythmait les journées ou la place qu’il occupait dans une famille.

Alors, lorsqu’une personne perd son animal, je crois que nous devrions commencer par lui laisser la possibilité de raconter son histoire. Sans lui dire qu’il faut relativiser, avancer ou tourner la page.

Personne ne devrait avoir à justifier la douleur que lui cause la disparition d’un être aimé.

Reconnaître le deuil animalier, ce n’est pas comparer les souffrances ni prétendre que toutes les relations sont identiques.

C’est simplement accepter qu’un animal puisse avoir une place essentielle dans une vie, et que sa disparition puisse profondément la bouleverser.

Cette reconnaissance passe par l’écoute, par un accompagnement lorsque celui-ci est nécessaire, mais aussi par la possibilité de se souvenir, de rendre hommage et de trouver un lieu où déposer sa peine.

Aujourd’hui encore, Loulou occupe une place immense dans ma vie.

Filou aussi, avec cette absence sans réponse.

Et Plume, avec notre histoire différente.

Je continue à avancer avec eux, chacun à sa manière, et avec tout ce qu’ils ont laissé en moi.

Je n’ai pas trouvé de formule pour traverser le deuil.

Je sais simplement combien il est important de ne pas laisser ceux qui le vivent seuls avec leur douleur.

J’aimerais que nous puissions parler des animaux que nous avons perdus sans avoir à nous excuser de les aimer encore. Que leurs noms puissent être prononcés, que leurs histoires puissent être racontées et que ceux qui les pleurent trouvent autour d’eux une écoute sincère.

Parce qu’un animal n’a pas besoin d’avoir partagé toute notre vie pour l’avoir profondément marquée.

Et parce que, lorsque sa vie s’arrête, tout ce que nous avons vécu avec lui ne perd pas sa valeur.


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Author: Fabienne Auber