31 October 2026

D’une petite souris à la Maison du Deuil Animalier

D’une petite souris à la Maison du Deuil Animalier

J’avais 7 ans lorsque Socrate est morte.

C’était une petite souris blanche aux yeux rouges. Je me souviens de chaque détail de notre vie ensemble. Je n’ai rien oublié. Mais je me souviens aussi de ce que sa mort a provoqué chez moi : ma première rencontre avec la perte, l’absence et cette culpabilité qui m’a accompagnée longtemps.

Cinquante et un ans après, Socrate est toujours là, quelque part dans mon histoire.

À l’époque, je ne savais évidemment pas ce qu’était le deuil animalier. Je ne savais pas non plus que cette petite souris ferait un jour partie d’une histoire bien plus grande, celle de la Maison du Deuil Animalier.

Pourtant, tout a commencé avec elle.

Au total, 34 animaux ont partagé ma vie et l’ont aussi quittée. Socrate a été la première. Lola, la dernière.

Trente-quatre histoires différentes, trente-quatre liens, trente-quatre au revoir. Certains ont partagé ma vie pendant des années, d’autres seulement quelques heures. Mais le temps passé ensemble ne dit pas tout de ce qu’un compagnon animal peut représenter dans une vie.

Chacun a laissé quelque chose en moi, une trace, un souvenir. Avec le temps, j’ai compris que chaque trace était en fait une graine. Elles sont là, en moi, et grandissent à leur rythme. Certaines poussent rapidement, d’autres ont besoin de beaucoup plus de temps. Il faut parfois des années avant qu’elles ne fleurissent.

Aujourd’hui, Coco, Simone et Léon partagent encore ma vie. Coco a 18 ans et je l’accompagne dans cette période où la fin de vie se rapproche. C’est une autre forme de lien, avec ses questions, ses inquiétudes et cette conscience que le temps ensemble est précieux.

Ces expériences ont façonné mon regard sur la perte d’un compagnon animal et m’ont appris que chaque deuil animalier est singulier. Chacun avance à son rythme, avec son histoire, ses émotions et ce que cette relation a représenté pour lui.

Lola est arrivée dans ma vie en février 2021. Quelques mois plus tard, en octobre de la même année,  je créais la Maison du Deuil Animalier.

Lola a partagé cette période de ma vie. Elle était là pendant que le projet prenait forme, pendant que je posais les fondations de la Maison du Deuil Animalier.

Je garde un lien très particulier avec elle. Je pense à sa présence réconfortante, à nos échanges où l’absence de mots n’avaient pas d’importance et où seul le regard comptait. Deux années d’amour, de complicité, de cette relation si particulière qui peut exister entre un compagnon animal et nous.

Puis Lola est partie.

Parfois, j’ai le sentiment qu’elle a attendu que la Maison du Deuil Animalier prenne son envol pour me quitter, comme si elle savait que le projet avançait et qu’il pouvait désormais continuer sans elle.

La Maison du Deuil Animalier est née d’une conviction : la souffrance liée à la perte d’un compagnon animal mérite d’être entendue et accompagnée. Elle n’a pas besoin d’être comparée à une autre perte pour être légitime.

Perdre un animal, ce n’est pas seulement perdre une présence au quotidien. C’est aussi voir disparaître des habitudes, des repères, des moments partagés et une relation qui avait sa place dans notre vie. Pour certaines personnes, cette absence bouleverse profondément leur quotidien.

Et pourtant, cette peine est encore trop souvent minimisée. On conseille parfois de reprendre un autre animal, on laisse entendre qu’il ne faudrait pas être aussi triste, comme s’il fallait rapidement tourner la page.

C’est précisément ce regard porté sur la peine des personnes endeuillées que je souhaite voir évoluer, pour qu’elles puissent vivre le deuil de leur compagnon animal sans avoir à se justifier ni à s’excuser de souffrir.

Au fil du temps, la Maison du Deuil Animalier a grandi. On peut y trouver un accompagnement individuel, des outils pour cheminer dans son deuil, des ateliers et des espaces de parole pour partager son vécu et rencontrer d’autres personnes qui traversent la même épreuve, en présentiel ou en visio.

Mais peu à peu, j’ai compris que cela ne suffisait pas. Je voulais aussi que les personnes endeuillées puissent trouver, auprès des professionnels qu’elles rencontrent, une écoute et une compréhension de ce qu’elles traversent.

C’est ainsi qu’un nouvel espace a pris forme au sein de la Maison : celui de la formation. Formée au métier de formatrice, j’ai pu, à mon tour, transmettre mes connaissances et mes outils. Aujourd’hui, des professionnels peuvent se former à l’accompagnement du deuil animalier, approfondir leur pratique et mieux accueillir les personnes qui viennent à eux après la perte de leur compagnon animal.

Derrière chaque personne endeuillée, il y a une histoire, un lien et une absence singulière. Former les professionnels, c’est aussi leur permettre de mieux comprendre cette réalité et d’adapter leur accompagnement.

La Maison du Deuil Animalier ne se limite donc pas à un lieu où l’on vient déposer sa peine. Elle est aussi un espace de ressources, de partage et de transmission.

Ces deux années au sein d’un crématorium animalier ont été une expérience particulièrement riche. J’ai eu l’occasion de former des équipes qui côtoient chaque jour des familles endeuillées, mais aussi des équipes vétérinaires.

Nous avons réfléchi ensemble à la façon d’accueillir la peine, de trouver les mots qui peuvent apporter du réconfort sans, parfois malgré soi, ajouter à la douleur. Car accompagner des personnes endeuillées, c’est aussi être confronté à leur souffrance, et apprendre à rester à leurs côtés sans la porter soi-même.

Les accompagnements individuels et les espaces de parole, comme les Cafés Compagnons créés par Happy End l’Asso et que j’ai le plaisir d’animer, permettent aux personnes endeuillées de partager leur vécu, de mettre des mots sur ce qu’elles traversent et de rencontrer d’autres personnes qui comprennent leur peine. Mais que se passe-t-il une fois ces moments terminés, lorsque l’on se retrouve seul face à l’absence, au manque et à toutes les émotions que la perte fait surgir ?

C’est pour répondre à ce besoin que j’ai imaginé le « Voyage Hommage ». Ce programme de 30 jours propose aux personnes endeuillées un cheminement quotidien pour se reconnecter à leur animal, faire une place aux souvenirs et lui rendre hommage. Je voulais qu’elles puissent se sentir accompagnées, même lorsque je ne suis pas auprès d’elles, et qu’elles disposent d’un espace pour continuer à faire vivre ce lien à leur rythme.

Le programme existe en ligne, mais j’ai également souhaité le proposer sous forme de guide, pour les personnes qui préfèrent un support papier qu’ils peuvent garder près d’elles et emporter partout.

J’ai compris qu’il ne suffirait pas d’accompagner les personnes endeuillées et de sensibiliser les professionnels. Il fallait aller plus loin, bousculer les normes et sortir le deuil animalier du silence dans lequel il reste trop souvent enfermé.

C’est avec cette volonté que j’ai créé la première Journée du Deuil Animalier en France, qui aura lieu le 21 novembre 2026 à Paris. Proposer un rendez-vous annuel où les familles endeuillées et les professionnels pourraient se retrouver et contribuer à faire évoluer les regards sur le deuil animalier.

Cette journée prendra la forme de rencontres, de conférences, de tables rondes, de stands, d’animations et de temps dédiés à l’hommage. Un temps pour que le deuil animalier puisse être abordé sans jugement, à travers la parole des personnes qui le vivent et de celles qui les accompagnent.

Quand je repense à Socrate, je mesure le chemin parcouru depuis cette petite souris blanche qui a marqué mon enfance. Jamais je n’aurais imaginé que ma vie me conduirait un jour à créer la Maison du Deuil Animalier.

Quand Lola vient se rappeler à moi, ce sont les souvenirs de nos moments partagés qui reviennent, avec leur lot de joie et de gratitude. Aujourd’hui, accompagnée de Coco, Simone et Léon, je continue d’écrire de nouvelles pages de notre histoire.

Et si je devais retenir une chose de toutes ces années passées auprès de mes compagnons animaux, c’est que, malgré la douleur de les perdre, je ne voudrais pour rien au monde ne jamais les avoir connus. Même en sachant la peine que certains départs me laisseraient, je choisirais encore et toujours de vivre toutes ces histoires d’amour avec eux.


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Author: Irène Combres