Fin de vie et deuil, vus par le vétérinaire qui accompagne
Je suis vétérinaire généraliste en cabinet depuis presque 20 ans. Indépendamment de la médecine du comportement qui occupe la moitié de mon temps, j’exerce avec une passion qui ne tarit pas la médecine générale, peut-être dans cette dernière génération de vétos « couteaux-suisses » : je vaccine, je soigne, je fais de l’imagerie, de la chirurgie, des analyses, des lectures au microscope et, à l’extrémité du parcours, j’accompagne mes patients vers la mort quand c’est la fin du parcours. La fin de vie de mes patients fait partie de mon quotidien.
Pour les vétérinaires, accompagner une fin de vie ce n’est pas juste faire une injection sur demande, bien sûr.C’est tellement plus. Assumer la certitude du diagnostic, gérer ou soutenir la décision quant au moment de le faire, assurer l’acte technique et, aussi, accueillir la douleur et le deuil des humains qui accompagnent l’animal, tout en gardant notre place, notre juste place.
Dans cet accompagnement, d’abord, il y a toute la période du soin, et ce long (ou moins long) chemin vers un échec annoncé et prévu, la fin de la bataille, le bout du chemin. Durant tout l’accompagnement d’un patient condamné, que ce soit par son grand âge ou par une pathologie d’issue inéluctable, on soutient, on gère la douleur, la perte fonctionnelle et les effets de la maladie, pour que toujours le plaisir de vivre et de partager du temps avec ses propriétaires reste plus important que ce que la maladie fait endurer, plus important que ce qu’elle a enlevé de liberté.
Un jour la balance s’inverse et c’est souvent à nous, vétérinaires, d’aider les gens à conclure à ce constat en les aidant à lire les signes que leur animal leur livre. La décision d’euthanasie, dans ma pratique, se prendra généralement d’un jour à l’autre, car cette inversion de la balance du bien-être est souvent subite, difficile à prévoir, mais elle sera souvent univoque, et heureusement. Les gens sont toujours inquiets de savoir s’ils seront capables de savoir quand « c’est le moment ». Dans mon expérience, un matin, ça deviendra une évidence. Nous nous rendrons disponibles quand c’est le « bon » jour, le meilleur moment pour ne pas que l’animal souffre, on trouvera un moment de calme pour accompagner ce patient-là dans la journée.
Derrière un rideau de larmes ou derrière une solide dignité de façade, les propriétaires me font souvent la remarque « ça ne doit pas être facile pour vous, Docteur ». Facile, non. En revanche, c’est nécessaire, loyal, c’est mon rôle en général et, surtout pour les patients que j’ai suivis depuis longtemps, c’est un acte que je considère comme ma mission. Je n’aime pas « faire ça », mais je tiens beaucoup à pouvoir être celle qui est là, et qui « le fera ». C’est une façon de ne pas les lâcher, ni l’animal, ni les humains qui le soutiennent.
Avec l’âge et un peu plus d’expérience sur les actes techniques (injections, cathéters et gestes relatifs à la procédure), je peux libérer totalement ma disponibilité pour cet animal et ses propriétaires dans cet instant-là, afin de les laisser choisir comment ils veulent que ça se passe. Avec ou sans eux, parfois dans leur voiture car cet animal adorait partir se promener, parfois en visio avec un des enfants parti à l’autre bout du monde, parfois « que pour la première piqure » (NDLR l’anesthésie générale réversible après laquelle l’animal inconscient respire encore), parfois « jusqu’au bout », c’est-à-dire jusqu’à l’injection qui arrête le coeur. Parfois l’anxiété est telle que les gens ne veulent pas rester… et puis comme ça se passe avec beaucoup de douceur, ils trouvent le courage de rester jusqu’au bout et je sais qu’ils seront apaisés de ne pas avoir lâché leur compagnon juste parce qu’ils avaient peur de l’acte en lui-même. C’est un moment de grande douleur, de grande sensibilité où chacun de mes mots doit être pesé car il restera gravé longtemps. C’est toute une tranche de vie qui va s’éteindre avec cet animal, parfois c’est aussi un animal qui est le dernier témoin d’un proche disparu avant lui (le chien de l’épouse, d’un parent…) et cette situation est pour moi la plus déchirante.
Quand je peux techniquement le faire, je laisse toujours les gens câliner la tête de leur animal pendant toute la procédure, pour ne pas gêner leurs derniers échanges. Et ensuite, quand c’est possible et que c’est une demande, je leur propose de rester le temps nécessaire, de dire au-revoir ; j’ai fait des empreintes de pattes, des photos, j’ai tondu des petites touffes de poils, j’ai fait incinérer des doudous, des couvertures, ou des petits mots qui accompagnaient un de mes patients. Les gens fabriquent leurs rituels funéraires pour cet animal qu’ils ont aimé pendant des années, parce qu’ils tiennent à lui et qu’ils le respectent profondément.
La fin de vie est un moment très intime dans ma relation avec des propriétaires, relation dont je ferai aussi peut-être le deuil suite à une euthanasie. Quand un animal disparait, après que nous l’ayons soigné parfois toute sa vie, nous perdons un patient, un individu que nous connaissions et qui (pour certains !) nous appréciait lui aussi. Mais nous mettons aussi un terme à la relation que nous avions avec ses humains, et c’est une autre séparation. Certains propriétaires reviendront, avec un nouvel animal, après un certain temps, parce que la vie continue et qu’ils ne la conçoivent pas sans un compagnon poilu. D’autres ne reprendront pas d’animal, nouvelle vie, nouvelle étape. D’autres enfin, même si notre mission a été remplie sans erreur et reconnue comme telle, préfèreront ne plus revenir dans ces lieux qui portent le souvenir de leur animal disparu et du moment où il est parti. Chacun fait comme il peut. Pour certains maitres, le lieu n’est plus supportable.
Dans ma pratique, dans l’immense majorité des cas, je vois des gens perdre un membre de leur famille, un compagnon, parfois un pilier. Leur deuil est un deuil affectif, vrai et entier. Il faut ne jamais avoir eu d’animal à aimer pour en douter. Leur peine est palpable et me pousse à tenter d’être irréprochable dans mon attitude, technique et humaine. C’est bien la moindre des choses. Je sais qu’ils porteront gravés en eux les derniers instants de ce compagnonnage.
***
Un jour où j’allais, pour des raisons pratiques, assurer une fin de vie à domicile, une de mes amies très chères s’est inquiétée pour moi et m’a demandé comment je me sentais. Je lui ai laissé un message vocal à mon départ et il me semble tellement représentatif de ce qu’on peut ressentir en tant que véto dans cette mission que je l’ai retranscrit et publié, à peine nettoyé de mon argot habituel :
« … Oui ça s’est bien passé… J’ai préféré aller jusque chez eux que de le faire descendre à la clinique alors qu’il ne peut plus monter plus dans la voiture… il fait beau aujourd’hui, c’est une belle journée ensoleillée, je sais que demain il va pleuvoir, c’est un gros chien, et c’est une belle journée pour dire au-revoir…
«… Non bien sûr, c’est jamais gai… mais j’aime réussir ça en fait, les fins de vie. Parce que les gens sont dans cet état émotionnel d’hypersensibilité, quand ils ont leur animal en train de mourir, que j’ai connu avec **** et dans lequel que tu es hypersensible au moindre geste, au moindre mot…
« Et en fait quand tu progresses en âge et en compétence clinique, que tu n’as plus peur de rater la veine ou que l’animal sursaute alors qu’il est mort, ce genre de trucs qui t’habitent toujours au début… après tu peux te concentrer sur, vraiment, l’accompagnement en fait… Les aider à choisir le moment, leur dire pourquoi c’est bien de le faire maintenant et pas plus tard, parler de leur vie commune, leur demander quand est-ce qu’il est né, le chien… et en fait il s’endort dans leur bras, tranquille…
« Maintenant, je pose des cathéters à la patte arrière… comme ça ils ont la tête du chien dans les bras, je ne suis pas en train de les gêner devant… Avant je mettais les cathéters à la patte avant parce que c’est plus facile, mais en fait j’avais toujours la tête au milieu c’était pas bien… donc maintenant je mets les cathéters dans la patte arrière, ils sont concentrés sur leur dernier échange, je leur dis ce que je fais mais… ils restent ensemble.
« Là le chien il était complètement raplapla, il a un cancer généralisé, c’est un Bouvier, il est resté hyper digne et hyper-gentleman jusqu’à la fin, en fait… Là, je suis arrivée et il m’a accueillie avec sa petite figure toute décharnée et ses petits yeux qui regardent en l’air tu vois… et je leur ai dit que c’était mieux de le faire aujourd’hui que demain parce qu’il va pleuvoir alors qu’il dort dehors parce qu’il sait plus où se mettre le soir… C’aurait pas été classe pour lui…
« En fait ça fait toujours de la peine parce que, je leur disais quand ils sont partis de la clinique (NDLR : après m’avoir descendu le corps au cabinet véto pour que je me charge de l’incinération), pour nous aussi c’est une rupture parce qu’on perd un patient mais on perd aussi les propriétaires du patient… Ca fait aussi de la peine… Moi, les gens, quand j’euthanasie leur chien après je les revois plus, en fait… Pour moi aussi c’est un petit deuil… Parfois c’est au chien que je suis très attachée et ça me fait de la peine de le perdre, et puis des fois je suis très attachée aux gens et ça me fait vraiment de la peine de ne plus les voir… Et là en plus, c’était une belle journée et ils sont sur cette route que j’aime tellement tu sais (…)… et je suis repartie de chez eux, sous le soleil, en me rappelant beaucoup de souvenirs et en revoyant beaucoup de chemin parcouru… Voilà… C’était un moment émouvant mais pour eux c’est important et en fait… pour moi ça l’est aussi… donc voilà… ça va… »
Photo : accompagnement de Cactus, 15 ans.
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Author: Jasmine Chevallier
