Heaven
Aujourd’hui, je me dis que cela ne pouvait pas être un hasard.
Quand je me suis sentie prête pour avoir mon premier chien, je me suis naturellement tournée vers la SPA, avec une idée en tête bien précise : prendre un chien dont personne ne voulait. Et puis je t’ai vue. Tu avais déjà huit ans et un lourd passé. Battue par tes anciens maîtres, ils avaient cassé ton oreille gauche puis agrafer une éponge à celle-ci avant de te « larguer » sur le bord de la route comme tant d’autres.
Toi, derrière la grille tu me regardais. Ce regard, une micro seconde et ça y est, le lien était fait ; immédiat et éternel.
Je pensais t’avoir choisie mais en réalité c’est toi qui l’as fait.
Tu es devenue mon ombre. Tu m’accompagnais partout. En voiture, en déplacement, au sport et dans toutes mes lubies. Il y avait nos parties de lancer de pommes, le seul objet que tu daignais me ramener. Nos séances de surf où tu m’attendais sur la plage. Et nos longues errances en forêt de jour comme de nuit.

Des moments ordinaires mais qui sont aujourd’hui mes plus précieux souvenirs.
La maladie est très vite arrivée. Tu t’es affaibli et ton oreille, que j’avais pourtant faite opérée te faisait de nouveaux souffrir.
Ton passé te rattrapé. Les tumeurs au début localisées au niveau de l’oreille, se sont vite propagées et puis la nouvelle est tombée. Cancer généralisé, et avec lui la terrible sensation d’impuissance.
Je t’ai accompagné vers la fin, j’ai pris soin de toi comme toi tu l’avais fait durant ma convalescence après ma hernie discale.
J’aurais voulu prendre toute ta douleur, vendre quelques heures de ma vie pour quelques minutes de plus avec toi. Mais ça ne marche pas comme ça. Malgré tout mon amour je n’ai réussi à te sauver. Tu es partie et n’est rester que la douleur et le vide. Les balades sont devenues fades, les sessions de surf moins passionnantes et la forêt est devenue mon sanctuaire où je pouvais encore t’apercevoir cacher derrière un arbre. Tout ce vide.
Le temps passe mais l’émotion reste avec cette question : que faire de tout cet amour quand celui, à qui il était destiné n’est plus là.
Après ton départ je me suis tellement sentie inutile. Tout partait à volo. J’ai cherché un moyen de continuer à faire vivre cet amour autrement.

Je suis retournée dans un refuge mais cette fois-ci pour offrir de mon temps. Ce temps qui auparavant t’était consacré, je pouvais l’offrir à d’autre sans pour autant te remplacer.
J’ai commencé à donner de mon temps à la SPA Canche Authie, à promener ceux qui attendaient, comme toi, derrière les barreaux. Puis je me suis engagée contre la maltraitance pour sauver ceux qui, comme toi, avaient souffert. J’ai rassuré ceux qui avaient peur. Plus le temps passait et plus mon engagement grandissait. Jusqu’au jour où j’ai pris la présidence du refuge. Je ne pouvais pas te sauver Heaven, mais je pouvais essayer d’en sauver d’autres. Je pouvais être leur voix, leur défense, leur tremplin, leur seconde chance.
Je sais désormais que tout est parti de toi. Avec ton regard derrière les grilles, avec cette éponge accrochée à ton oreille, avec nos pommes, nos forêts, nos kilomètres parcourus ensemble. Avec toi.

Tu as transformé ma peine en engagement, ton absence en combat ; et mon impuissance en une promesse : ne jamais détourner les yeux face à la maltraitance.
Tu as été mon paradis sur terre et j’aime croire que tu as trouvé le tien. Pourtant si je pouvais formuler un dernier vœu, je ne demanderais ni une journée, ni même une heure ; juste quelques secondes : toi, la tête posée sur le siège de la Dacia, et ton regard dans mon rétroviseur.
Je te dirais alors « viens Heaven, on rentre à la maison ».
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Author: Marie-Amélie Hellin



