Faut-il faire souffrir pour cesser de faire souffrir ?
Rédigé sous la direction d’Enrique Utria par Nathalie Chazelle, titulaire du diplôme universitaire Animaux et Société de l’université Rennes 2, le dossier « L’obtention des preuves de la souffrance animale : un paradoxe moral » explore l’interrogation suivante : si les animaux sont sensibles et doivent être protégés pour cette raison, quel regard porter sur les expériences scientifiques douloureuses – parfois mortelles – auxquels nous les soumettons précisément pour démontrer leurs souffrances et par là-même leur intérêt à être préservés de ces souffrances ?
En 2026, l’article L214-1 du Code rural et de la pêche maritime, qui définit les animaux non humains comme des « êtres sensibles », souffle ses 50 bougies. Depuis 50 ans donc, le droit français reconnaît officiellement la sensibilité des autres animaux, entérinant de fait notre devoir de les considérer en conséquence.
Cette reconnaissance légale a été possible notamment grâce au développement fulgurant de nos connaissances sur les autres animaux permis par les progrès scientifiques de ces dernières décennies. Ceux-ci ont également entraîné une montée en puissance de la question de l’amélioration de la condition animale dans notre société et le renforcement des attentes des citoyens et citoyennes en la matière.
Parallèlement, les penseurs et penseuses de l’éthique animale ont instauré la sensibilité comme critère pertinent d’inclusion dans notre communauté morale, contribuant à faire évoluer la considération des autres êtres sensibles. Aujourd’hui, dans nos sociétés occidentales, les réflexions morales appliquées à nos rapports aux autres animaux s’appuient ainsi majoritairement sur le « principe de traitement humain » : nous reconnaissons en effet que, quand bien même il est possible de « préférer les intérêts humains aux intérêts des animaux, […] nous pouvons uniquement le faire en cas de nécessité et que nous ne devrions donc pas, en l’absence de nécessité, infliger des souffrances aux animaux[1] ». Ce principe est à l’origine de nombreuses évolutions pour les autres animaux, telles que les lois de protection animale qui régissent aujourd’hui certaines de nos relations aux individus que nous aimons, que nous cotôyons ou que nous exploitons – parfois tout cela à la fois.
À première vue, la reconnaissance de la sensibilité des autres animaux semble donc représenter un levier pertinent et efficace pour atteindre l’objectif de faire cesser les souffrances que nous leur infligeons sans nécessité. En effet, pour considérer sérieusement les intérêts des individus sensibles – les seuls qui ont effectivement des intérêts –, nous devons déterminer avec certitude, parmi la multitude d’êtres vivants qui nous entourent, lesquels sont bien sensibles : dans cette optique, dans nos sociétés occidentales, la preuve scientifique constitue l’argument d’autorité pour reconnaître cette sensibilité aux autres animaux, sur lequel reposent donc ensuite les réflexions morales et éthiques menées pour penser voire encadrer nos relations et comportements avec eux.
Dans cette optique, les expériences scientifiques, nécessairement douloureuses, menées sur des individus d’autres espèces pour prouver leur capacité à souffrir et en mesurer l’intensité peuvent alors paraître indispensables dans le cadre du combat contre les souffrances causées par les êtres humains aux autres animaux : pour justifier que nous devons faire cesser ces souffrances, ne devons-nous pas, en effet, bien prouver qu’elles existent ?
Malheureusement, alors que la sensibilité de nombreuses espèces que nous exploitons à notre profit fait aujourd’hui consensus dans le monde scientifique et dans la majeure partie de la société, qu’elle est reconnue dans nos textes de lois, que les individus concernés font parfois l’objet de mesures de protection reposant précisément sur cette caractéristique, force est de constater que ces souffrances que nous infligeons aux animaux non humains n’ont jamais été aussi intenses ni concerné autant d’individus. L’actualité nous montre bien que la reconnaissance de leur sensibilité ne suffit toujours pas à nous empêcher de les considérer, pour beaucoup d’entre eux, comme de simples ressources, dont nous pouvons user et abuser à notre guise pour satisfaire nos intérêts : pour ne citer qu’un exemple parmi tant d’autres, alors que de récentes études[2] démontrent que les souffrances en élevage intensif sont plus importantes encore que nous ne le pensions jusqu’ici, un projet de loi d’orientation agricole entend favoriser en France l’installation de nouvelles exploitations reposant sur ce modèle[3]… De plus en plus de travaux de recherche montrent pourtant que la végétalisation de notre alimentation est possible et surtout souhaitable dans notre pays, et qu’elle permettrait de ne plus avoir recours à ce type d’élevage ; de fait, les souffrance induites ne peuvent être qualifiées de nécessaires et ne devraient donc, selon le principe de traitement humain, pas être infligées à tous ces animaux.
Si la sensibilité d’un individu constitue bien le seul critère pertinent pour justifier de prendre réellement en compte ses intérêts, au même titre que ceux de tout autre individu disposant d’intérêts équivalents, quelles que soient les espèces auxquelles ces deux êtres sensibles appartiennent, comment expliquer que la preuve de la sensibilité de ces animaux que nous exploitons et que nous soumettons aux pires souffrances ne suffise a priori pas à y mettre fin ? Quel poids la preuve scientifique de la sensibilité pèse-t-elle alors véritablement dans notre société dans le cadre du combat contre les souffrances animales ? La souffrance étant par définition inhérente aux expériences cherchant à la démontrer, n’est-il pas paradoxal, pour faire cesser la souffrance animale, de « devoir » continuer à la causer ?
C’est à ces différentes questions que le dossier « L’obtention des preuves de la souffrance animale : un paradoxe moral » se propose de tenter d’apporter des pistes de réponses.
Remontant aux racines de nos représentations actuelles des autres animaux, empreintes d‘anthropocentrisme – conception philosophique qui place l’être humain au centre de l’univers – ou encore de spécisme – discrimination basée sur le seul critère de l’appartenance à une espèce –, ce travail revient dans un premier temps sur les évolutions culturelles et scientifiques qui ont conduit nos sociétés à considérer à la fois les autres animaux comme des « êtres sensibles », mais aussi comme de simples ressources, comme des moyens au service des fins humaines. Il souligne également les difficultés posées par le concept même de la souffrance, expérience par définition totalement subjective, qui remettent en question l’objectivité attendue de la preuve scientifique et permettent de continuer à nier ou minimiser la sensibilité des individus « autres » que nous-mêmes, avec d’autant plus de conviction que nous jugeons importantes les différences que nous pensons voir entre eux et nous. Enfin, il revient sur les évolutions de la condition animale permises par le développement des connaissances scientifiques sur la souffrance des animaux non humains et interroge la portée de la preuve de la sensibilité dans l’anthroparchie, ce « système politique et social d’attitudes, de pratiques, d’institutions qui privilégient les êtres humains[4] » que constitue notre société occidentale.
[1]FRANCIONE, Gary, Introduction au droit des animaux, Lausanne, Éditions L’Âge d’Homme, 2015, p. 28.
[2]SCHUCK-PAIM, Cynthia, ALONSO, Wladimir J., HARTCHER, Kate, CHIANG, Chiawen, PEREIRA, Patricia Alves, VEIT, Walter, MENDL, Michael, NICOL, Christine J., LECORPS, Benjamin, « The pain echo chamber: how barren environments amplify pain in captive animals », Frontiers in Animal Science, 2026 : https://www.frontiersin.org/journals/animalscience/articles/10.3389/fanim.2026.1736142/full [consulté le 30/05/2026].
[3]« Projet de loi d’urgence agricole : cap vers le tout-intensif », association L214 :https://www.l214.com/actualites/projet-loi-urgence-agricole-cap-vers-elevage-intensif/ [consulté le 30/05/2026].
[4]DARDENNE, Émilie, dans la vidéo de présentation du chapitre 1 de son livre Penser la condition animale. Outils critiques, LinkedIn, avril 2026 : https://urls.fr/Td7SU7 [consulté le 10/05/2026].
Photo : Hagrid du Refuge Groin Groin : https://groingroin.org/
Crédit photo : Raphaël Aufauvre
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Author: Nathalie Chazelle
