Des établissements publics de recherche derrière un lobby de l’expérimentation animale : un sénateur interpelle le gouvernement
Plusieurs établissements publics de recherche (dont le CNRS, l’Inserm, le CEA) ne font pas qu’adhérer au Gircor, un lobby de l’expérimentation animale inscrit depuis 2025 au registre des représentants d’intérêts de la la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique ( HATVP ) : ils en assurent la présidence et la gestion. Dans une question écrite publiée le 18 juin, le sénateur Arnaud Bazin demande au gouvernement comment celui-ci garantit la neutralité de la recherche publique – et à quel titre des fonds publics financent une activité de lobbying. Une interpellation qui s’inscrit dans un contexte de tensions, depuis plus d’un an, autour du projet du CNRS d’agrandir son élevage de primates destinés à l’expérimentation – projet largement rejeté lors de la consultation publique de l’automne 2025. Les associations Transcience et OXA soutiennent pleinement la démarche et les arguments du sénateur.
Le 18 juin 2026, le sénateur Arnaud Bazin (Val-d’Oise, Les Républicains) a déposé une question écrite (n° 09185, JO Sénat du 18/06/2026, p. 2996) adressée au ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Espace. Elle pointe un fait peu connu du grand public : plusieurs établissements publics de recherche sont adhérents du Gircor, une association qui soutient et valorise l’expérimentation animale et qui figure désormais au registre des représentants d’intérêts tenu par la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP). Le sénateur cite notamment le CNRS, l’Inserm et le CEA.
Plus encore : ces organismes ne se contentent pas d’adhérer, ils dirigent la structure. D’après le site du Gircor, sa présidence et son porte-parolat sont assurés par un vétérinaire du CNRS, et son conseil d’administration réunit notamment, en tant que personnes morales, le CNRS, l’Inserm, le CEA, l’IRSN et Sorbonne Université, aux côtés d’industriels du médicament (Sanofi, Servier…) et d’éleveurs d’animaux de laboratoire (Charles River, Marshall, Institut Clinique de la
Souris).
Le sénateur soulève trois questions de fond : le principe de neutralité des personnes publiques, l’usage de fonds publics pour financer une activité de représentation d’intérêts, et l’équilibre des positions institutionnelles exprimées au nom de la recherche publique. Il relève que ces mêmes établissements n’apparaissent pas adhérer, à titre institutionnel, à des réseaux qui promeuvent les méthodes de recherche non animales (organoïdes, organes-sur-puce,
simulations informatiques…), et demande au ministère quelles mesures il met en œuvre pour garantir la neutralité scientifique et institutionnelle des organismes publics. En 2023, Arnaud Bazin avait déposé une proposition de loi visant à renforcer la transparence des représentants d’intérêts.
Un lobby qui a longtemps avancé masqué
Le Gircor n’est pas un organisme neutre. Le Conseil d’État lui a refusé en 2015 la reconnaissance d’utilité publique, estimant que son objet ne se détachait pas suffisamment des intérêts professionnels de ses membres — des entreprises spécialisées dans la production pharmaceutique, dans l’élevage d’animaux de laboratoire et recourant elles-mêmes à l’expérimentation animale (Conseil d’Etat, 2023) . Son inscription récente au registre de la HATVP confirme par ailleurs sa nature de représentant d’intérêts.
Or, selon l’enquête publiée par Charlie Hebdo en août 2025, cette inscription est intervenue tardivement : le principal lobby français de l’expérimentation animale aurait exercé son activité pendant des années sans figurer au registre, alors que la loi Sapin II l’y oblige depuis 2017. La même enquête décrit un réseau qui rassemble laboratoires publics et privés, mais aussi des entreprises d’élevage d’animaux de laboratoire, et qui entretient des relations régulières avec les
administrations et les élus. Le Gircor, lui, se présente comme une structure d’information, dotée depuis 2021 d’une « charte de transparence » — un dispositif que ses détracteurs décrivent surtout comme un outil de pure communication.
Une fausse « neutralité »
Pour Transcience et OXA, le cœur du problème est là : en agrégeant des établissements publics prestigieux, le Gircor se présente comme l’expression naturelle de « la science », alors qu’il défend une position dans un débat scientifique et éthique loin d’être tranché. Ce débat traverse les institutions publiques elles-mêmes, comme en témoigne l’avis n°2026-48 du 27 janvier 2026 du comité d’éthique du CNRS (Comets), qui constate des tensions croissantes entre disciplines (notamment entre les sciences de la vie et les sciences humaines et sociales) et alerte sur une « intimidation institutionnelle à l’encontre de ceux qui s’interrogent ».
Cette question de la neutralité se pose concrètement pour un projet que le sénateur cite expressément, à savoir l’extension de l’élevage de primates de Rousset (Bouches-du-Rhône), portée par le CNRS. Le projet vise à amener la capacité du site à environ 1 800 primates (contre environ 600 il y a quelques années) pour une production annuelle de 250 individus par an. Il est financé à hauteur de 30 millions d’euros dans le cadre du programme d’investissement France
À l’issue de la concertation publique de l’automne 2025, le bilan rendu par le garant de la Commission nationale du débat public (CNDP) faisait état de 93 % d’avis défavorables. Malgré cette opposition citoyenne et les réticences de son propre comité d’éthique, le CNRS a annoncé en février 2026 poursuivre le projet tel que prévu.
Transcience et l’OXA demandent :
- que le gouvernement expose clairement comment il prévient les conflits d’intérêts liés à
l’adhésion d’organismes publics à une organisation de lobbying ; - que le gouvernement garantisse la neutralité des institutions de recherche publique en
matière de représentation d’intérêts.
Muriel Obriet, présidente de Transcience : « Des établissements largement financés sur fonds publics sont adhérents d’une structure dont l’objet principal est d’influencer la décision publique en faveur du soutien à l’expérimentation animale. On ne peut pas à la fois prétendre représenter la recherche académique et “désintéressée”, et contribuer à des activités de lobbying. La question du sénateur Bazin met le doigt sur une problématique
majeure : l’absence de neutralité de la puissance publique. »
Nicolas Marty, président fondateur de l’OXA : « Ce lobby a longtemps agi sans déclarer ses activités, tout en faisant de la “transparence” un argument de communication plutôt qu’une pratique sincère. Quand des établissements publics y adhèrent, c’est leur crédibilité qui sert de caution. Les citoyens et les journalistes ont le droit de savoir qui parle, et au nom de quels intérêts. »
À propos
Transcience a pour objet d’accompagner la transition vers une recherche non animale, en portant ou en valorisant des initiatives susceptibles d’y contribuer, notamment sur les plans scientifique et juridique. Elle veille également à ce que la réglementation relative à la protection des animaux utilisés à des fins scientifiques soit rigoureusement appliquée.
L’Observatoire de l’expérimentation animale (OXA) a pour but d’éclairer la controverse et de faire avancer le débat en promouvant la transparence afin de fournir au public une information exhaustive et en mettant en avant des disciplines fondamentales telles que l’histoire des sciences et la philosophie morale
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Author: Nicolas Marty et Muriel Obriet
