Penser en audio-naturaliste
Écouter les oiseaux engage bien davantage que le plaisir de reconnaître un chant. C’est entrer dans un monde de présences, de rythmes et de relations dont nous faisons partie. Dans le livre collectif Écouter les oiseaux, dirigé par Bernard Fort[1], je propose d’interroger cette expérience depuis mon métier d’éditeur. À la rencontre de la connaissance naturaliste, de la technique et de la création, l’audio-naturalisme développe une attention qui transforme notre rapport aux animaux et à leurs milieux.
Cette pratique assume une position entre plusieurs disciplines. Ses acteurs ne sont pas nécessairement à la fois ingénieurs du son, musiciens et ornithologues ; ils doivent pourtant mobiliser ces compétences pour enregistrer et transmettre. Leur force tient à cette circulation entre savoir et sensibilité. Attendre une aube, reconnaître une présence, comprendre un comportement, accepter de ne rien capter : autant de gestes qui imposent patience et humilité. Le microphone devient le moyen d’une rencontre, à condition de ne pas réduire les êtres enregistrés à des matériaux disponibles.
L’histoire de l’écologie éclaire cette manière d’écouter. Depuis les observations de Humboldt et l’expérience de Thoreau jusqu’aux pensées contemporaines du vivant, une même interrogation se précise : comment comprendre les êtres sans les détacher des relations qui les font vivre ? Les peintres travaillant sur le motif ont contribué à former une sensibilité aux paysages ; les audio-naturalistes prolongent, par l’oreille, cette attention au milieu. Avec Printemps silencieux, Rachel Carson donne à l’absence des chants une puissance d’alerte. Le silence devient le signe sensible d’un monde qui s’appauvrit. La disparition des oiseaux nous prive d’espèces, mais aussi d’une expérience quotidienne de la diversité vivante.
Cette expérience rejoint plusieurs déplacements philosophiques. L’écologie profonde d’Arne Næss invite à reconnaître la valeur des autres formes de vie ; Michel Serres, avec Le Contrat naturel, interroge notre responsabilité envers la Terre. Philippe Descola remet en question l’universalité de la séparation entre nature et culture, tandis que Baptiste Morizot propose de renouer des relations de terrain avec les autres vivants. Edgar Morin rappelle la nécessité de relier les connaissances. Ces pensées conservent leurs différences, mais permettent de considérer l’écoute comme une façon de reconnaître nos interdépendances. Dans cette perspective, protéger les oiseaux revient aussi à préserver les conditions d’existence d’une communauté dont nous sommes membres.
Vinciane Despret déplace encore la question en nous invitant à penser les territoires depuis les manières d’habiter des oiseaux. Le chant participe à la construction d’un lieu, aux échanges avec les voisins et aux relations entre partenaires. Il ne se laisse pas réduire à une seule fonction de possession ou de compétition. Pour l’audio-naturaliste, cette approche demande d’écouter un animal dans son contexte : qui chante, à quel moment, dans quel environnement, et parmi quelles autres présences ? Il rend perceptible une vie qui se déploie selon ses propres rythmes.
Dans l’héritage de Jean-Claude Roché, Fernand Deroussen, Marc Jacquin et Bernard Fort[2] illustrent deux orientations complémentaires. Deroussen privilégie une restitution fidèle des situations naturelles, associant précision naturaliste et émotion. Fort explore également la composition : ralentir un chant, travailler le montage ou la spatialisation permet de révéler des structures que l’oreille ordinaire ne distingue pas. Les enregistrements ethnomusicologiques élargissent ce mouvement : chants humains, voix animales, vent et pluie peuvent être entendus dans leurs continuités. Transmettre ces documents, c’est reconnaître des cultures situées dans des milieux et contester les hiérarchies qui minorent leurs savoirs.
L’exigence critique s’applique aussi à l’enregistrement lui-même. Adèle de Baudouin rappelle que l’écoute est située : le choix d’un terrain, d’un microphone et d’un montage exprime toujours une position. Mélia Roger interroge, avec l’audio-post-naturalisme, l’idéal d’un paysage sonore pur. Effacer systématiquement les avions ou les moteurs peut masquer les conditions réelles d’existence des animaux. Faire entendre un oiseau dans une plantation ou une coupe rase, en précisant le contexte, donne une autre portée au document. La beauté du chant demeure, mais son environnement devient audible. L’enregistrement témoigne alors des transformations qui affectent le milieu.
La bioacoustique et l’écoacoustique apportent à cette attention leurs méthodes scientifiques. Les travaux de Jérôme Sueur montrent comment les sons peuvent renseigner sur les dynamiques écologiques et contribuer au suivi de la biodiversité. Les sciences participatives ouvrent également la connaissance aux observations citoyennes. L’audio-naturalisme poursuit une ambition complémentaire : rendre ces mondes accessibles et partager le désir de les connaître. L’émotion ne remplace pas la preuve ; elle peut soutenir l’attention nécessaire pour comprendre et protéger.
Penser en audio-naturaliste, c’est finalement reconnaître que les animaux ne sont pas le décor de nos existences. Leurs voix nous invitent à reconsidérer nos manières d’occuper les territoires et d’y faire place à d’autres vies. Enregistrer, diffuser et éditer engagent dès lors une responsabilité : transmettre des présences avec ce qui les rend possibles. L’écoute devient une culture de l’attention et du soin, capable de nous rendre plus sensibles aux fragilités du vivant et plus disponibles à sa diversité.
Lien vers ce livre : https://www.fremeaux.com/fr/7937-ecouter-les-oiseaux-et-les-sons-de-la-nature-9782382833155-fapo3315.html

[1] FAPO3315 chez Pollen
[2] Bernard Fort, audio naturaliste, partenaire de Jean Roché et des Éditions Frémeaux, créateur du GMVL, est devenu le référent du lien entre son et ornithologie. Il s’est entouré pour ce livre de contributeurs pour raconter l’histoire (Allain Bougrain-Dubourg, Juliette Volcler, Marc Jacquin de Phonurgia Nova), les concepts (Jérome Sueur du Muséum d’Histoire Naturelle, Fernand Deroussen de Naturo-Phonia, Mélia Roger), la physiologie et les pratiques de terrain (Marc Namblard, Brice Cannavo), l’esthétique (Gilles Malatray, Lê Quan Ninh de Sonatura), la technique (Denis Wagenmann et Olivier Pichard), l’ouverture sur d’autres mondes (Boris Jollivet, Adèle de Baudoin, Pascal Dhuicq) et une philosophie du vivant (Patrick Frémeaux).
Photo : Bernard Fort audio-naturaliste dans un verger de Forêts et Campagnes d’Avenir Joigny
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Author: Patrick Frémeaux

