15 October 2026

De l’empathie à une politique du territoire

De l’empathie à une politique du territoire

De l’émotion à la connaissance, la cause animale nous conduit aujourd’hui à repenser la place de l’humanité au sein du vivant et le partage même de nos territoires.

Notre relation aux animaux s’est d’abord construite dans la proximité. Nous avons aimé ceux qui vivaient auprès de nous, nous avons été émus par leur fidélité, leur vulnérabilité, leur regard ou leur souffrance. Cette empathie a constitué une étape essentielle : elle a permis de reconnaître que l’animal n’était ni une machine ni une chose, mais un être sensible, capable d’éprouver la douleur, la peur, le plaisir et l’attachement. Elle a rendu insupportables des violences jusque-là considérées comme ordinaires.

Mais aimer les animaux ne suffit pas. L’affection que nous leur portons reste souvent sélective : nous protégeons plus facilement ceux qui nous ressemblent, ceux que nous trouvons beaux, intelligents ou attendrissants, tandis que nous continuons d’ignorer les espèces discrètes, inquiétantes ou éloignées de nos critères affectifs. Nous défendons volontiers le chien, le dauphin, l’éléphant ou l’ours, mais beaucoup moins l’insecte, le reptile, le poisson ou les innombrables organismes sans lesquels aucun écosystème ne peut subsister.

Dans mon livre Après l’écocide. Histoire, sciences et philosophies d’une séparation avec le vivant, je retrace le long processus par lequel l’humanité occidentale s’est progressivement pensée hors de la nature, puis au-dessus d’elle. L’animal a été classé, domestiqué, exploité ou détruit selon son utilité. La philosophie, la religion, la science et l’économie ont souvent contribué à installer cette séparation entre un sujet humain supposé souverain et un monde vivant réduit à l’état d’objet.

L’éthologie a profondément ébranlé cette représentation. En observant les animaux dans leurs milieux, elle a révélé la richesse de leurs comportements, de leurs apprentissages et de leurs organisations sociales. De nombreuses espèces communiquent, coopèrent, transmettent des connaissances, prennent soin de leurs petits, construisent des alliances ou manifestent des formes de deuil. Cette progression de la compréhension intellectuelle a rencontré la compréhension émotionnelle que l’expérience familière des animaux avait déjà fait naître.

Nous sommes ainsi passés de la pitié envers un être souffrant à la reconnaissance d’une pluralité de mondes animaux. Cet élargissement est décisif. Il ne s’agit plus seulement de demander si les animaux nous ressemblent suffisamment pour mériter notre compassion, mais de reconnaître leur altérité et leur manière propre d’habiter le monde. Comprendre un animal, ce n’est pas chercher en lui une version incomplète de l’humain. C’est accepter qu’il possède ses perceptions, ses besoins, ses temporalités et son intelligence particulière.

Cette reconnaissance nous conduit nécessairement au-delà de la seule question animale. Aucun animal n’existe séparément du sol, de l’eau, des plantes, des proies, des prédateurs, des micro-organismes et des relations qui constituent son milieu. Protéger une espèce sans préserver son habitat revient à sauver provisoirement quelques individus tout en laissant disparaître leur monde. La cause animale devient alors une pensée du vivant.

Les associations et les ONG ont accompagné ce changement de regard. Certaines ont rendu visible la souffrance individuelle ; d’autres ont développé la connaissance naturaliste, défendu juridiquement des espèces ou protégé des territoires. La LPO, l’ASPAS, le WWF, la SPA, la Fondation 30 Millions d’Amis, Sea Shepherd ou la Fondation Brigitte Bardot interviennent selon des méthodes et des philosophies différentes. Mais toutes ont contribué à faire passer l’animal du statut d’objet silencieux à celui d’être dont les intérêts doivent être représentés dans l’espace public.

La ligne de crête se situe précisément entre l’empathie et la connaissance. Sans empathie, l’animal peut demeurer un objet scientifique froid, décrit avec précision mais abandonné à l’exploitation. Sans connaissance, la compassion risque de projeter nos propres sentiments sur des êtres dont nous méconnaissons les besoins réels. L’émotion met en mouvement ; la science indique ce qu’il faut protéger ; le droit et les associations inscrivent cette protection dans la durée.

Cette évolution possède désormais une portée vitale pour l’humanité elle-même. L’effondrement de la biodiversité n’est pas une crise extérieure qui concernerait seulement les animaux sauvages. Les humains dépendent des pollinisateurs, de la fertilité des sols, des forêts, des océans, des zones humides et des équilibres climatiques. Notre habitabilité repose sur la continuité d’un tissu vivant que nous avons cru pouvoir fragmenter sans en subir les conséquences.

Défendre les animaux ne relève donc ni d’un supplément de sensibilité ni d’un luxe réservé aux sociétés prospères. C’est comprendre que notre survie dépend de celle des autres formes de vie. L’animal n’est pas seulement notre compagnon ou notre victime : il est l’un des acteurs des systèmes écologiques qui rendent la Terre habitable. En détruisant ses milieux, nous ne supprimons pas seulement des espèces ; nous dégradons les conditions de notre propre existence.

Cette prise de conscience oblige enfin à repenser le partage du territoire. Depuis des siècles, l’humanité occidentale considère la terre comme une surface à conquérir, à découper, à exploiter et à rentabiliser. Cette logique est inséparable des pensées coloniales de domination : une puissance s’attribue un territoire, en classe les habitants et les ressources, puis décide de ce qui peut y vivre, y circuler ou en être éliminé.

La colonisation ne concerne pas seulement les relations entre les peuples. Elle constitue aussi une manière de prendre possession du monde vivant. Nous colonisons une forêt lorsque nous la réduisons à son volume de bois ; une rivière lorsque nous n’y voyons qu’une réserve d’eau ; une plaine lorsque toute autre forme de vie doit céder la place à une production unique ; un territoire animal lorsque nous estimons que notre propriété abolit tous les usages qui nous ont précédés.

Sortir de cette pensée ne signifie pas exclure l’être humain de la nature, mais renoncer à sa prétention à l’exclusivité. Habiter n’est pas posséder la totalité d’un espace. C’est composer avec d’autres habitants. Les animaux ont besoin de territoires de reproduction, de repos, d’alimentation et de circulation. Les haies, les mares, les friches, les forêts en libre évolution et les corridors écologiques ne sont pas des surfaces inutilisées : ce sont les lieux d’existence d’autres communautés vivantes.

Le partage du territoire suppose donc une limitation volontaire de notre emprise. Sanctuariser certains espaces, soustraire des parcelles à la chasse ou à l’exploitation, restaurer des continuités écologiques, reconnaître des droits à des milieux naturels : tous ces gestes traduisent une même révolution philosophique. Nous ne sommes plus les propriétaires absolus d’un monde passif, mais les dépositaires provisoires d’une Terre déjà habitée.

L’enjeu dépasse ainsi la protection des animaux. Il s’agit de passer d’une civilisation de la domination à une civilisation de la cohabitation. L’empathie nous a appris à percevoir la souffrance animale ; l’éthologie nous révèle la diversité des existences non humaines ; l’écologie nous rappelle que ces existences rendent la nôtre possible. Nous devons désormais en tirer la conséquence politique : partager les territoires et rendre au vivant la place dont dépend notre commune habitabilité.

Patrick Frémeaux
Auteur de Après l’écocide. Histoire, sciences et philosophies d’une séparation avec le vivant, Frémeaux & Associés.

Patrick Frémeaux édite avec Claude Colombini les cours audio Frémeaux – Presses Universitaires de France, consacrés aux sciences humaines. Gérant fondateur de Forêts et Campagnes d’Avenir, groupement forestier et rural citoyen dédié à la protection du vivant, il défend un des premiers catalogues audio-naturalistes au monde, notamment grâce au fonds de Jean‑Claude Roché et la collection Allain Bougrain-Dubourg. Il est enfin éditeur de livres et de livres audio consacrés aux grands enjeux, publiant notamment Yves Coppens, Hubert Reeves, Pablo Servigne, Dominique Bourg, Edgar Morin, Ernst Zûrcher ou Bruno Latour.


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Author: Patrick Frémeaux