Gestion du loup : la science sacrifiée sur l’autel de la politique
Le gouvernement français s’apprête à relever les plafonds de prélèvement du loup de 10%, cependant une question fondamentale se pose : la gestion par le tir est-elle une solution réelle ou une impasse scientifique ?
Entre stagnation démographique confirmée par l’OFB, baisse du taux de survie des adultes et déstabilisation sociale des meutes, les données les plus récentes contredisent la stratégie actuelle. Dans ce plaidoyer étayé par les rapports du Muséum National d’Histoire Naturelle, de l’OFB, du CNRS et les dernières études internationales, nous décryptons pourquoi “tuer plus de loups” ne protège pas mieux les troupeaux et comment ce choix politique fragilise, à long terme, la survie des populations de loups sur notre territoire et la santé de nos écosystèmes forestiers.
Une situation préoccupante
Augmentation des tirs : stratégie politique inefficace et scientifiquement infondée.
Alors que le gouvernement français vient d’annoncer une augmentation du plafond de prélèvement des loups, les experts et défenseurs de la biodiversité alertent sur une décision en total déphasage avec les réalités biologiques. Derrière les chiffres de population globale se cache une fragilité démographique et génétique que cette escalade létale menace d’aggraver.
État des lieux critique de la situation des loups en France
Population des loups stable, mais taux de survie en baisse et viabilité fragile.
Depuis 2022, la population de loups en France stagne. Selon l’Office Français de la Biodiversité (OFB)1 l’effectif qui était estimé à 1013 loups en 2024 est aujourd’hui estimée à 1 082 individus en 2025 (préfecture-région.gouv.fr). Toutefois, ce chiffre occulte une donnée alarmante.
Les analyses confirment une baisse significative de la survie annuelle entre 2019 et 2025, période où le prélèvement est passé à 19 %.
« Les analyses démographiques confirment la baisse significative de la survie annuelle des individus lors de la période 2019-2025 (Figure 2). Cette période correspond au changement de régime de prélèvement dérogatoire établi par arrêté ministériel à 19% de la population depuis 2019. »2
Nous atteignons la limite critique de 66 % de taux de survie.
Selon l’étude de référence de Marescot et al. (2012), descendre en dessous de ce seuil expose la population à un risque immédiat de croissance négative, soit un déclin programmé de l’espèce.
« Le seuil de tolérance moyen est de 34% de mortalité, soit 66% de taux de survie. Des taux de survie inférieurs à cet intervalle présentent donc un risque important de générer des taux de croissance négatifs pour la population (Marescot et al. 2012) »2
La science distingue l’effectif total de la population reproductrice.
Selon l’expertise du Muséum National d’Histoire Naturelle (MNHN) et de l’ONCFS (2017)3, seuls 20 % à 25 % de ces individus sont matures et en capacité de se reproduire (le couple alpha de chaque meute). Avec seulement 215 à 270 reproducteurs effectifs, la France se situe encore bien en dessous du seuil minimal de 500 individus matures requis pour une viabilité démographique sécurisée, et très loin des 2 500 nécessaires à une viabilité génétique à long terme (Rapport MNHN-ONCFS sur la viabilité, 2017)3
La science démontre l’échec de la régulation par le tir
Déstructurer les meutes aggrave le conflit et provoque l’effet boomerang.
Le loup est une espèce sociale dont l’unité familiale assure la régulation des comportements. L’élimination d’adultes expérimentés prive les jeunes de l’apprentissage de la chasse aux proies sauvages, créant une rupture de transmission ce qui pousse les jeunes vers le bétail, plus facile à capturer.
L’idée que “tuer plus de loups réduit les attaques” est contredite par l’écologie des populations et contestée scientifiquement.
- En Lettonie une étude récente Šuba et al. (2023)4 portant sur une période de données très longue (2004-2022) à démontré l’échec de la régulation par le tir. Les chercheurs concluent explicitement qu’ils n’ont trouvé “aucun effet réducteur” de l’abattage sur les attaques.
- L’étude de Wielgus & Peebles (2014)5, publiée dans PLOS ONE, démontre qu’une pression de tir accrue désorganise les structures sociales, entraînant paradoxalement une hausse de 4 à 6 % des attaques l’année suivante.
- Une autre étude Treves & al. (2016)6se basantde façon rigoureuse sur des dizaines d’expériences menées en Amérique du Nord et en Europe a démontré que dans plus de 70 % des cas étudiés, l’abattage des prédateurs (loups, ours, coyotes) a soit été sans effet, soit a provoqué une augmentation des attaques sur le bétail. À l’inverse, les méthodes de prévention (chiens de protection, clôtures, effarouchement) ont permis de réduire les attaques dans 80 % des cas.
- L’éclatement d’une meute stable favorise la prédation, Fernández-Gil et al.(2016)7 démontrent « une corrélation positive entre les dégâts causés au bétail et l’intensité des abattages sélectifs de loups l’année précédente, suggérant un effet indésirable des politiques de gestion basées sur ces abattages.
Le loup, un prédateur indispensable aux écosystèmes
Le loup, allié de la santé des forêts joue un rôle de “jardinier” des écosystèmes.
Par le mécanisme de la cascade trophique, il régule les populations de grands herbivores (sangliers, cerfs, chevreuils), évitant le surpâturage des jeunes pousses. Ce rôle, documenté par les travaux de Ripple & Beschta (2012)8, favorise la régénération naturelle des forêts et renforce leur capacité à capter le carbone face au changement climatique.
Un statut de protection bafoué
Le loup demeure une espèce protégée par la Convention de Berne (1979) et la Directive européenne Habitats-Faune-Flore (92/43/CEE).
Transformer sa gestion en une régulation administrative par le tir systématique constitue une régression juridique majeure. Le Conseil d’État a rappelé que le tir ne doit être qu’un ultime recours, après épuisement des solutions de protection non-létales.
Solutions possibles
Les données scientifiques et chiffrées devraient devenir prioritaires
Le retour à la protection des troupeaux devrait se substituer à la destruction des loups
L’acharnement sur les tirs est une réponse politique à court terme. Elle masque le manque de soutien au pastoralisme. Conformément à l’Expertise Scientifique générale, nous demandons :
- Un gel immédiat du plafond de tir pour garantir que le nombre de reproducteurs atteigne enfin les seuils de viabilité.
- L’obligation d’effectuer des tirs d’effarouchement avant tout tir létal.
- Le renforcement des moyens de protection non-létaux (chiens, bergers, parcs), dont l’efficacité supérieure est documentée Eklund et al. (2017)9
- Une Gestion basée sur l’écologie des populations et non sur des calendriers électoraux.
“Tuer davantage de loups ne sauvera pas plus de moutons ; cela ne fera que déstabiliser les écosystèmes et fragiliser les éleveurs face à des prédateurs dont l’organisation sociale a été brisée.”
1 OFB (2024). Bilan du suivi de la population de loups.
2OFB Estimation démographique hivers 2023/2024 – OFB Estimation démographique hivers 2024/2025
3 ONCFS Muséum (2017) EXPERTISE COLLECTIVE
5 Wielgus, R. B., & Peebles, K. A. (2014)
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Author: Corinne Rolland
