27 October 2026

Le deuil de la nature

Le deuil de la nature

Nous nous sommes tous extasiés, au moins une fois, devant la photo d’un animal. Subjugués par la singularité du sujet : le gigantisme d’un éléphant ; par des capacités physiques hors normes, comme la vitesse de vol du faucon pèlerin que l’on découvrira dans la légende de la photo ; par sa beauté, comme les magnifiques couleurs d’un papillon ; par sa bizarrerie, comme le corps dépourvu de pattes d’un serpent ou encore l’aspect surnaturel d’un poisson, ou tout simplement pour toutes les raisons propres à notre sensibilité. Ces photos nous font vibrer car nous savons que ces animaux existent encore.

Mais toutes ces images se doivent aussi d’illustrer une triste réalité. Nous vivons actuellement la sixième extinction de masse des espèces, quasi uniquement due aux activités humaines. À titre d’exemple, entre 1970 et 2020, la taille moyenne des populations de vertébrés a diminué de 73 %. D’autres valeurs chiffrées, s’il était nécessaire d’insister, démontrent que les populations d’oiseaux ont diminué de 25 % en 40 ans en Europe. Dans les milieux agricoles, on assiste même à la disparition de 60 % de certains effectifs, à l’exemple du Râle des genêts, proche de disparaître en France.Mais on peut se demander si nous en avons réellement évalué l’importance et la gravité.

Lorsqu’une cause morale relève tout simplement du bon sens, il est parfois difficile d’argumenter face à des interlocuteurs de mauvaise foi. En plus de tous les arguments qui nous semblent légitimes pour justifier la nécessité de protéger le vivant, la notion de « services écosystémiques » a été développée par des naturalistes et appuyée par la Convention sur la diversité biologique. Elle a notamment pour objectif de déterminer les conséquences de l’évolution des écosystèmes sur le bien-être humain et de renforcer la prise de conscience, par les humains, du besoin vital de protéger ces écosystèmes. Force est de constater qu’ils sont encore beaucoup trop peu intégrés aux orientations politiques et économiques. La nature est sacrifiée au nom d’une recherche permanente de profits, qui se fait donc aussi à nos dépens.

Imaginez vivre dans un univers fait de béton et de matériaux de synthèse, sans plus jamais entendre le chant des oiseaux. Est-ce supportable et viable ? N’aurions-nous pas perdu une partie de nous-mêmes ? À quoi ressemblerions-nous, non pas sur un plan physique mais sur un plan psychologique ? Quelle serait alors notre frustration à regarder l’éclat de la nature sur des photos, uniques témoins de notre passé ?

Je ne suis pas anthropologue, mais nous savons que des sociétés ont disparu à la suite de la surexploitation de leurs ressources. Et c’est très exactement ce que nous vivons. Il est bien triste que nous ne soyons pas capables de tenir compte des enseignements du passé, comme dans bien d’autres domaines. N’avons-nous pas créé le « Jour du dépassement », qui signifie précisément que l’humanité a consommé toutes les ressources écologiques que la Terre peut régénérer en une année complète ? Si cette expression était spécifique à un certain milieu de pensée, elle est aujourd’hui devenue un sujet des médias grand public, preuve éventuelle que cette question devrait être l’affaire de tous.

Lorsqu’on assiste à cette destruction, on ne peut que penser que ce gâchis est d’une stupidité hors norme. Ce sera probablement le regard que les futures générations porteront sur notre époque. Et plutôt que d’essayer de faire preuve d’altruisme et d’empathie à l’égard du vivant, notre société se déchire sur des sujets tels que l’appât du gain, l’impérialisme déclenchant des conflits et des drames constants… Ces agissements et ces modes de pensée délétères semblent tellement dérisoires, honteux et irrespectueux au regard de l’histoire de notre planète et de l’existence si récente de l’homme moderne. Et ils font tellement de mal !

La disparition d’une espèce ou la conscience de la gravité de son déclin n’ont de sens et ne se ressentent que si nous en avons connaissance. Quelle importance y apportera une personne déconnectée du monde naturel et animal ? Par exemple, combien de personnes disent avoir vu un rapace à la vue d’un oiseau qui en présente la silhouette ? Mais lequel ? Lorsqu’on sait qu’il existe plus d’une trentaine d’espèces en France. Finalement si une ou deux disparaissent, quelle importance si nous les ignorons ?

Il est devenu habituel d’entendre parler de conservation de la biodiversité, trop souvent le parent pauvre des politiques environnementales, mais heureusement soutenue de manière indéfectible par la société civile. Derrière ce terme complexe, parfois un peu trop vulgarisé, se cache tout simplement ce que nous appelons « Nature ». Il n’est pas nécessaire d’être en forêt ou en montagne pour se sentir relié à elle, mais tout simplement d’en avoir conscience dans son quotidien ou de la percevoir devant une photo. Si une image immortalise la beauté d’un instant, j’ose espérer qu’elle ne figera pas le souvenir d’une espèce disparue. Les « belles » photos doivent alerter et faire prendre conscience de l’importance de protéger la nature et tous les animaux qui la composent, mais également des conséquences irrémédiables de leur perte. La conservation de la biodiversité et la protection animale devraient être des combats communs. Leurs approches de la question devraient se confondre, ce qui n’est pas toujours le cas. Protéger une espèce, un habitat et protéger un être vivant, doivent être des combats communs et ne devraient jamais être dissociés. Sciences et sentiments peuvent très bien s’accorder. Chaque être vivant a droit à la reconnaissance de sa singularité et de sa propre personnalité.

Je crois en la capacité de résilience de notre planète, même lorsque j’imagine un avenir très sombre. Son histoire en témoigne. Mais à quel prix se ferait-elle ? Si l’on peut penser que la nature reprendrait ses droits, combien d’êtres vivants seraient sacrifiés avant d’y parvenir ? Et combien de douleur et de souffrance en résulteraient ?

Si la situation est alarmante, elle ne doit pas nous plonger dans un pessimisme sans retour. De nombreuses organisations s’engagent dans des programmes de conservation qui se traduisent à différents niveaux : élevage conservatoire dans un but de réintroduction (bison d’Europe, criquet de Crau, vison d’Europe, outarde canepetière, cistude d’Europe, …), restauration de milieux favorables, par exemple, au renforcement des populations d’amphibiens comme pour le sonneur à ventre jaune, réintroduction concrète (gypaète barbu, bouquetin ibérique, Cheval de Przewalski, …) ou encore bien d’autres actions comme Le réensauvagement (rewilding). Elles existent même dans le domaine du végétal.

Chaque année, de nouvelles espèces sont découvertes et certaines mêmes redécouvertes. La nature a encore des richesses insoupçonnées. Ne les gâchons pas, ou plutôt, ne les gâchons plus ! J’ai envie de voir dans ces cadeaux qu’elle nous fait l’espoir qu’un jour l’humanité finira par en prendre conscience.

Protéger la nature, avec les animaux qui la composent, et vivre en harmonie avec elle ne sont ni une idéologie ni un concept, et encore moins une représentation politique, mais la perspective de vivre dans un monde harmonieux et dans la bienveillance. C’est se donner le droit d’espérer un avenir serein. Faisons en sorte que toutes ces belles photos restent uniquement un hommage à notre mère Nature, et ne servent jamais à faire son deuil.


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Author: Vincent Girault