21 October 2026

Le deuil animalier est-il une invention récente ?

Le deuil animalier est-il une invention récente ?

A mon petit ami

Peut-on s’en être ridicule,

Aux yeux de tous, pleurer son chien ?

Sans hésiter, et sans scrupule,

J’avoue, hélas ! Pleurer le mien.

Oui, je pleure l’ami fidèle

Qui, pour m’attendre, chaque jour,

En vigilante sentinelle,

Guettait et fêtait mon retour.

Ma douleur est vive et profonde ;

Oui, bien sincère est mon chagrin ;

Que me font les dires du monde ?

Je pleure mon petit « Gamin »

Durand-Roche (Poème trouvé dans le Bulletin de la Société Protectrice des Animaux de Janvier 1886)

Quand notre animal meurt, comment appréhendons-nous le deuil ? Comment faisons-nous face à cette émotion naturelle qui nous submerge ?

Pour certains, la disparition d’un chien, d’un chat, d’un cheval ou d’un autre animal peut laisser un vide immense. Pourtant, cette douleur reste parfois difficile à faire comprendre à ceux qui ne connaissent pas ce lien particulier. Les mots manquent, les gestes aussi. Faut-il organiser une cérémonie ? Conserver les cendres ? Garder une photographie, un collier ? Visiter une tombe ?

Ces questions peuvent sembler propres à notre époque. Elles ne le sont pourtant pas complètement.

Les cimetières animaliers, la crémation et les cérémonies d’adieu se sont développés et institutionnalisés surtout à l’époque contemporaine. Mais les traces laissées par les siècles montrent que des humains ont, bien avant nous, cherché des façons particulières d’accompagner la mort de certains animaux.

Nous ne pouvons évidemment pas savoir si les sentiments éprouvés autrefois étaient exactement les mêmes que ceux que nous connaissons aujourd’hui. En revanche, les traces qui nous sont parvenues montrent que, dans certaines sociétés, des animaux ont reçu un nom, une sépulture, une inscription, un monument ou simplement une place particulière dans la mémoire de ceux qui les avaient connus.

L’histoire du deuil animalier nous conduit ainsi beaucoup plus loin que notre époque contemporaine.

En 326 avant notre ère, Alexandre le Grand perd son célèbre cheval Bucéphale après la bataille de l’Hydaspe.

Les auteurs antiques ne s’accordent pas tous sur les circonstances exactes de sa mort. Certains évoquent les blessures reçues au combat, d’autres son âge avancé. Mais Plutarque rapporte qu’Alexandre fut profondément affecté par cette disparition. Bucéphale l’avait accompagné dans ses campagnes et le biographe grec le présente comme un compagnon particulier du roi.
Selon Plutarque, Alexandre fonda ensuite une ville en mémoire de son cheval et lui donna le nom de Bucéphalie.

Le geste est considérable. Le souvenir d’un animal ne reste pas enfermé dans la mémoire privée d’un homme : il entre dans le paysage et dans l’histoire.

Plutarque rapporte également une tradition selon laquelle Alexandre aurait voulu honorer son chien Peritas après sa mort en donnant son nom à une ville. Le témoignage est cependant plus indirect et mérite donc davantage de prudence.

Mais Bucéphale suffit déjà à poser une question : qu’est-ce qui pousse un être humain à vouloir donner une forme durable au souvenir d’un animal disparu ?

Quelques siècles plus tard, une pierre funéraire romaine nous livre un témoignage beaucoup plus intime.

Au British Museum se trouve une plaque de marbre consacrée à une chienne appelée Margarita, dont le nom signifie « Perle ». L’inscription, datée des Ier ou IIe siècles de notre ère, prend la forme d’un long poème. Margarita y parle à la première personne depuis sa tombe et évoque sa vie auprès de ses maîtres.

Son nom a traversé près de deux millénaires.

Le passage du cheval d’Alexandre à cette chienne romaine est intéressant : nous quittons le monde des rois et des conquêtes pour celui de la relation quotidienne avec un animal familier.

Margarita a un nom. Sa vie est racontée. Ses qualités sont rappelées. Quelqu’un a voulu conserver une trace de son existence.

D’autres épitaphes et sépultures de chiens ont été étudiées pour l’Antiquité gréco-romaine. Elles montrent que certaines relations entre humains et animaux pouvaient être suffisamment fortes pour donner naissance à des gestes de commémoration.

Une tombe ne permet pas à elle seule de mesurer une douleur. Mais une inscription qui raconte la vie d’un animal nous rapproche davantage de celui qui l’a connu et aimé.

Le phénomène réapparaît sous une autre forme à l’époque moderne.
En 1808, Boatswain, le chien de Lord Byron, meurt. Le poète lui fait alors élever un monument funéraire à Newstead Abbey. Le monument existe toujours.
Byron y fait graver un texte dans lequel il oppose les qualités de son chien aux défauts des hommes. Il y célèbre notamment sa beauté, sa force et son courage.

Le geste peut surprendre, mais il n’est pas sans précédent.
Comme dans les monuments dédiés aux morts humains, le monument conserve un nom et rappelle une existence. L’animal, qui appartenait jusque-là à l’espace domestique, trouve ainsi une place dans la mémoire et dans le paysage.

En France, la fin du XIXe siècle marque une étape importante.
La loi du 21 juin 1898 permet, sous certaines conditions, l’inhumation des animaux domestiques. L’année suivante, Georges Harmois, avocat, et Marguerite Durand, journaliste, créent à Asnières-sur-Seine un cimetière destiné aux chiens et autres animaux domestiques. Il ouvre à la fin de l’été 1899.

Le projet répond à des préoccupations sanitaires, mais aussi à une question plus intime : que faire de la dépouille d’un animal qui a partagé notre quotidien ?

À Asnières, les propriétaires peuvent désormais offrir à leur compagnon une véritable sépulture et disposer d’un lieu où revenir.

Au fil des années, les tombes se couvrent d’inscriptions, de sculptures et de monuments. Malgré son nom, le cimetière accueille de nombreuses espèces : chiens, chats, oiseaux, lapins, tortues et autres animaux de compagnie. Certaines sépultures sont célèbres, d’autres appartiennent à des animaux dont l’histoire n’est connue que de leur famille.

Le cimetière devient ainsi un lieu de mémoire.

Plus d’un siècle après la création d’Asnières, les façons de dire adieu à un animal se sont diversifiées.

Crémation individuelle ou collective, urne, inhumation lorsque les conditions sont réunies, photographie, empreinte de patte, objet conservé ou cérémonie d’adieu : les propriétaires disposent aujourd’hui de différentes manières de matérialiser la disparition de leur compagnon.

La crémation permet notamment de conserver les cendres. Les cimetières animaliers continuent également d’exister et d’accueillir de nouvelles sépultures.

Mais une séparation demeure.

En France, les cimetières communaux sont réservés aux personnes. Un animal ou ses cendres ne peuvent donc pas y être inhumés, y compris dans le caveau de leur propriétaire. Cette séparation avait déjà été consacrée par le Conseil d’État dans une décision de 1963 et demeure rappelée par les pouvoirs publics.

Ainsi, même lorsque les gestes de deuil se rapprochent, le droit maintient une frontière entre la sépulture humaine et la sépulture animale.
Un miroir de nos propres rites

Ce qui frappe, à travers ces exemples, ce sont pourtant les ressemblances.
Nommer le disparu. Marquer l’endroit où il repose. Raconter sa vie. Conserver sa trace. Déposer des fleurs. Revenir sur sa tombe.

Ces gestes appartiennent depuis longtemps aux pratiques funéraires humaines. On les retrouve aussi, à certaines époques et dans certaines sociétés, lorsqu’un animal disparaît.

Il faut toutefois se garder de projeter nos sentiments actuels sur les sociétés anciennes. Nous ne savons pas exactement ce qu’éprouvait chaque propriétaire devant la tombe de son animal. Une sépulture peut avoir plusieurs significations et toutes ne relèvent pas nécessairement du deuil affectif.

Mais certaines histoires laissent entrevoir un attachement qui dépasse largement la simple utilité de l’animal.

Peut-être est-ce finalement ce que nous apprend l’histoire du deuil animalier.
Pleurer un animal ne signifie pas lui attribuer une place identique à celle d’un humain. Cela signifie que sa disparition compte pour celui qui reste.
Derrière cette douleur, il y a un individu : un animal avec ses habitudes, son caractère, ses relations et une histoire particulière.

Bucéphale n’était pas simplement le cheval d’Alexandre. Margarita n’était pas simplement une chienne parmi d’autres. Boatswain n’était pas seulement le chien de Lord Byron. Ils avaient, auprès de ceux qui les connaissaient, une place particulière qui leur était propre.

Le deuil animalier n’est donc pas une invention récente. Ce qui a changé au fil du temps, ce sont les mots, les lieux et les rites que nous lui consacrons.

De Bucéphale à Margarita, de Boatswain au cimetière d’Asnières, puis aux urnes et aux souvenirs que nous conservons aujourd’hui, une question demeure : comment continuer à faire une place, dans notre monde, à celui qui n’y est plus ?

Et peut-être la manière dont nous répondons à cette question en dit-elle long sur la place que nous accordons, de leur vivant, aux animaux qui partagent nos existences.


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Author: Guillaume Prevel