Tragédie d’un caneton piégé dans une écluse du canal Saint Martin
Le 16 mars dernier, je sors vers 18h de l’association Faune Alfort, qui soigne la faune sauvage, après y avoir déposé un énième pigeon blessé aux pattes. Je me dirige vers le métro pour rentrer chez moi, en projetant de passer une soirée tranquille.
A ce moment, en recevant un SMS de mon compagnon me signalant un caneton coincé dans un sas d’écluse du canal Saint-Martin, je me dis que la soirée ne va peut-être pas être aussi paisible que je l’avais envisagée.
Mais je suis loin d’imaginer le cauchemar qui se profile…
Je transmets immédiatement les infos, localisation et photos de l’animal, au groupe « Sauvetages » de l’association Pinpon Pigeon. Une bénévole, Sonia, ne tarde pas à se rendre sur place, devant l’Hôtel du Nord dans le dixième arrondissement.
Lorsque je la rejoins une demi-heure plus tard, je découvre un spectacle bouleversant : un caneton tourne en rond entre les deux grandes portes de l’écluse, en piaillant constamment. Derrière une de ces deux portes, sa mère ne cesse de l’appeler en poussant des cris déchirants.
Parfois, elle s’envole et vient se poser près de lui. Le petit se colle immédiatement à elle et, rassuré, devient silencieux. La mère nage le long de la porte de l’écluse, fait des allers retours, cherchant nerveusement une issue, un passage pour libérer son bébé : il ne sait pas encore voler, lui, et sans une aide extérieure, il ne pourra pas sortir de ce piège. Puis elle repart, désespérée, et de nouveau le petit, resté seul, se met à crier…
Sonia et moi sommes tétanisées devant l’horreur de la situation.
Elle m’apprend une mauvaise nouvelle : avant que j’arrive, elle a appelé les pompiers. L’appel a été interrompu trois fois. Elle a rappelé trois fois. On lui a passé différentes personnes, pour finalement lui dire que les pompiers ne se déplaceront pas. Il va donc falloir se débrouiller sans eux…
Une passante du quartier nous explique qu’elle a récemment vu plusieurs canetons prisonniers de cette écluse et que celui-ci est le dernier de la couvée. Ils ont dû entrer dans le sas quand les portes s’ouvrent pour laisser passer les bateaux de tourisme qui visitent les canaux parisiens, et se retrouver piégés à la fermeture des portes. Nous imaginons la détresse des parents, qui ont vu leurs petits disparaître les uns après les autres… La dame ajoute que ce n’est pas la première fois, que c’est un problème récurrent. Mais alors, que faudrait-il mettre en place pour éviter que ces catastrophes ne se reproduisent ?
Alexandra, une autre bénévole, arrive. Nous lui expliquons la situation: les pompiers ne viendront pas. Et depuis bien longtemps, il n’y a plus d’éclusiers sur place : tout semble piloté à distance par la centrale des écluses.
Habituée aux sauvetages, Alexandra a une grande épuisette chez elle. Comme elle n’habite pas très loin, elle part immédiatement la chercher.

Entre-temps, Nathalie arrive, effondrée comme nous. La nuit tombe et la température, peu élevée, baisse encore. Nous envisageons toutes les solutions possibles pour sortir ce caneton de l’eau: l’épuisette d’Alexandra représente notre plus grand espoir.
A distance, d’autres bénévoles passent des appels depuis le signalement que j’ai lancé au groupe Pinpon Pigeon: la police ne se déplacera pas. Nous nous sentons de plus en plus seules…
Et surtout, le numéro de la centrale des écluses, appelé régulièrement par différentes personnes, ne répond pas. Nous finissons par comprendre que nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes pour sauver ce bébé qui tourne en rond et continue de piailler.
Alexandra revient avec son épuisette. Couchée sur le quai, qui se trouve à environ trois mètres au-dessus du niveau de l’eau, elle tente de capturer le caneton de différentes manières… mais c’est impossible: le petit, effrayé à la moindre approche d’un objet, l’évite avec une adresse incroyable et part dans la direction opposée à une vitesse sidérante. Parfois même, il plonge… et ressort à quelques mètres, à l’opposé de ce qu’on aurait pu penser.
Deux autres bénévoles sont en route pour venir nous aider. Bernard nous appelle et suggère de sonder la profondeur de l’eau : si plusieurs personnes peuvent marcher au fond du canal, ils pourront tenter d’encercler le caneton et le capturer.
Sonia descend le long de barreaux de fer fixés dans le mur et, arrivée au niveau de l’eau, y plonge le manche de l’épuisette, qui mesure au moins trois mètres: il ne touche pas le fond…
Téméraire, Sonia trempe ses pieds nus dans l’eau et constate qu’elle est glacée. Elle propose tout de même de nager. Nous lui interdisons de se mettre à ce point en danger: le canal est très froid et insalubre, c’est beaucoup trop dangereux. Et il serait de toute façon impossible d’attraper le caneton en nageant derrière lui !
Bien trop vif et rapide, comme on a pu le voir avec l’épuisette…
Nous nous retrouvons face à une situation que les sauveteurs connaissent bien… Si un humain tombe dans une écluse, il peut attraper une perche ou une bouée. Si un chien tombe, il nagera vers nous pour être aidé. Avec les animaux sauvages, le problème est tout autre: terrorisés, ils voient leurs sauveurs comme des ennemis… il faut donc les attraper malgré eux.
Ce paramètre ajoute une énorme difficulté à la configuration du lieu et au fait qu’aucune autorité ne veut apporter son aide. Nous sommes désespérées.
Soudain, Bernard m’appelle et nous redonne un espoir : il a contacté un pompier vétérinaire, qui a convaincu ses collègues de venir. Ce monsieur va m’appeler dans quelques minutes. Effectivement, il le fait : tout est d’accord, il faut juste que je recontacte les pompiers pour lancer l’opération. Je les rappelle donc… on me dit que quelqu’un a déjà appelé et que les pompiers ne se déplaceront pas. J’insiste et on me passe quelqu’un d’autre, qui me fait patienter et finit par me dire “OK, on va venir”
On attend. On attend. On attend…
Bernard et Hélène arrivent enfin, tous deux très aguerris aux sauvetages compliqués. Ils prennent l’épuisette, le caneton l’évite dix fois, à la dernière seconde. On a peur qu’il se fatigue, il est si petit…
Alexandra descend sur les barreaux de fer et attache sur l’eau une planche flottante. Le caneton ne tarde pas à monter dessus pour s’y reposer. Le capturer pendant qu’il dort ? A peine quelqu’un commence-t-il à descendre à l’échelle qu’il s’enfuit en piaillant…

Je suis sur place depuis environ quatre heures, quand huit pompiers arrivent, peu enthousiastes : ils ont dit deux fois au téléphone qu’ils ne viendraient pas…
Couchés au bord du canal, ils refont les mêmes tentatives que les bénévoles avec l’épuisette. Ils comprennent en quelques minutes qu’ils n’arriveront pas à attraper ce caneton… Ils ne descendront pas dans l’écluse: c’est formellement interdit, on ne sait pas à quel moment les portes peuvent s’ouvrir, en provoquant un tourbillon extrêmement dangereux. Il faut l’autorisation des canaux de la ville de Paris. Sauf en cas “d’urgence avérée”, comme par exemple la noyade d’une personne.
Nous insistons: avez-vous un moyen de joindre le centre des écluses ? Il suffirait d’ouvrir une porte pour que le caneton puisse sortir et rejoindre ses parents qui sont juste derrière ! Juste une intervention de quelques minutes !
Non. Les pompiers n’ont pas de contacts avec les canaux. Ils repartent, après nous avoir bien prévenus qu’ils ne reviendraient pas. Ni ce soir, ni demain.
Nous sommes cinq, silencieux, à regarder l’eau sombre, anéantis.
Trois mètres en dessous, l’infime boule de plumes, que nous repérons à la lumière de nos téléphones, tourne en rond en criant. Cette fois, c’est son père qui vole et vient la rejoindre.
Nous sommes si tristes… pour les amis des animaux, chaque vie compte, même la plus petite. Notre sentiment d’impuissance devant cet adorable bébé est terriblement douloureux.
Si une fée arrivait et nous accordait un don, nous choisirions celui de pouvoir parler avec toutes les créatures. Pour dire à ce caneton: “Nous sommes là pour t’aider. Monte dans cette épuisette, et dans trente secondes tu seras de l’autre côté de cette monstrueuse porte, avec tes parents qui t’attendent.” Ce serait si simple…
N’arrivant pas à renoncer, Bernard part chez lui chercher un grand filet.
Même échec que l’épuisette… le caneton évite systématiquement cette chose bizarre, qu’il voit juste sous la surface sur l’eau.
Il est minuit maintenant. Nous rappelons plusieurs fois le numéro des écluses, en espérant un miracle… qui ne vient pas.
Nous nous interrogeons : pourquoi n’y a-t-il pas de numéro d’urgence des canaux, joignable 24 heures sur 24, au moins par les pompiers ? Dans notre cas, il suffirait d’une ouverture de porte pendant une minute pour faire sortir le caneton et le problème serait réglé…
Plus de six heures que je suis là, à passer, comme mes camarades, de la détresse à la colère, à l’espoir, à la déception, à la détresse. Une sale boucle. Une des pires soirées de ma vie.
Après avoir tout essayé, nous ne voyons, hélas, plus aucune solution.
Nous décidons de ne plus tenter de capturer le caneton cette nuit, au risque de l’épuiser. Nous le laissons se reposer sur la planchette attachée en bas de l’échelle.
Il est décidé que Bernard et Hélène reviendront à 5h du matin et nous donneront des nouvelles. Alexandra les relaiera à sept heures. Je viendrai ensuite, suivant l’évolution de la situation.
A 5h du matin, Bernard et Hélène envoient ce message encourageant: le petit est toujours vivant ! Il est sur la planchette et ses parents sont près de lui…
Plus tard, dans le bâtiment situé au bord de l’écluse, des égoutiers arrivent. Ils confirment qu’ils n’ont jamais vu d’éclusiers ici et ne savent pas comment les joindre. Ils sont gentils et compatissants, mais n’ont hélas aucune solution à proposer, hormis, peut-être, aller voir aux autres écluses s’il y a des gens sur place.
Bernard et Hélène se mettent donc en marche au moment où Alexandra arrive.
Quelques minutes plus tard, elle filme l’horreur avec son téléphone : sans prévenir, des vannes s’ouvrent dans l’une des portes ! L’eau coule à flot, déclenchant de puissants tourbillons. Le couple de canards ne peut plus rester à la surface près de son dernier bébé et s’envole pour survivre, abandonnant contre son gré le minuscule innocent qui se débat de toutes ses forces et finit par être englouti …
Alexandra hurle et fond en larmes. Nous sommes tous effondrés en voyant ses images… la mort de ce petit nous est insupportable.
Une voix venue d’un haut-parleur associé à une caméra de surveillance donne à Alexandra l’ordre de s’éloigner du quai.
Plusieurs questions se posent par la suite : qui est derrière cette caméra et pourquoi personne ne nous a enjoints pendant la nuit de nous éloigner de l’écluse ? Pourquoi ces vannes ont-elles soudain été ouvertes à sept heures du matin, laissant passer l’eau à travers la porte ? Est-ce une manœuvre d’entretien automatique ? Beaucoup de mystères à éclaircir pour comprendre le rôle de chaque service lié à cette triste affaire…
Mais le plus important maintenant, à nos yeux, est de demander aux autorités de mettre en place des systèmes de sécurité pour les canetons: non seulement les empêcher de rentrer dans les sas d’écluses des canaux, mais aussi installer des rampes d’accès sur la Seine et dans les bassins parisiens, pour qu’ils puissent remonter sur la terre ferme.
Souhaitons que l’horrible agonie du bébé de l’écluse du canal Saint-Martin puisse servir à trouver des solutions pour protéger ses congénères…
Val Reiyel (autrice jeunesse)
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Author: Pinpon Pigeon


