De la lutte contre le trafic d’ivoire à la mitigation du conflit homme-éléphant au Gabon
Conservation Justice a lancé ses activités au Gabon en 2010 et un partenariat officiel a été signé en 2011 avec le ministère des Eaux et Forêts. Les activités mises en place grâce à cet accord sont :
- L’organisation d’enquêtes sur le trafic de faune et en particulier d’ivoire,
- L’appui aux Eaux et Forêts et forces de l’ordre dans l’organisation d’opérations d’arrestation vis-à-vis de trafiquants de faune,
- L’assistance juridique aux Eaux et Forêts dans le cadre des procédures judiciaires et poursuites en justice (formations diverses par des juristes spécialisés, financement d’avocats, suivi des audiences).
- La communication dans les médias concernant les arrestations réalisées par les autorités et les décisions de justice rendues avec un objectif de dissuasion.
Ces activités ont été initiées afin de répondre à une pression de braconnage intense. Le trafic d’ivoire au Gabon a en effet fortement augmenté au début des années 2000. Il est alimenté par la demande asiatique et la frontière avec le Cameroun, qui constitue une plaque tournante pour l’ivoire d’Afrique centrale.
Grâce aux efforts des autorités et l’appui de Conservation Justice, les grands réseaux de braconnage et de trafic d’ivoire ont été démantelés au Gabon. Associé à une diminution du prix de l’ivoire sur le marché noir, le trafic a ainsi pu être stabilisé. Mais une autre problématique, probablement plus difficile à atténuer, s’est progressivement imposée : le conflit homme-éléphant.
Le Gabon et ses éléphants
Qualifié de « dernier Eden sur Terre » par National Geographic (National Geographic: Gabon – The Last Eden)[1], le Gabon n’a pas volé sa réputation. Couvert à 88% par une forêt dense tropicale et peuplé de 2,5 millions d’habitants, il s’agit du pays le moins densément peuplé par superficie de forêt dans le monde. Et cela laisse la place à une faune abondante et diversifiée.
Parmi ses mammifères emblématiques, on peut citer le gorille des plaines de l’Ouest (plus de 30 000), le chimpanzé d’Afrique centrale (plus de 30 000), 3 espèces de pangolin, le mandrill, le singe à queue de soleil, l’hylochère, le bongo, 15 espèces de cétacés et bien sûr l’éléphant de forêt, dont la majorité vit au Gabon.
Pourtant, des dizaines de milliers d’éléphants ont été massacrés entre 2000 et 2020 en Afrique centrale. Au Nord du Gabon, le parc National de Minkebe, était réputé pour renfermer la plus grande densité d’éléphants en Afrique centrale. Mais des chercheurs ont montré que de 2004 à 2014 le nombre d’éléphants à Minkebe a chuté de 78 à 81%, représentant une perte de plus de 25.000 éléphants (Poaching empties critical Central African wilderness of forest elephants)[2] !
Heureusement, grâce aux efforts des autorités gabonaises et à ses partenaires, le niveau de braconnage et de trafic d’ivoire a progressivement diminué.
Enquêtes et arrestations menées grâce à Conservation Justice
Grâce à ses informateurs, Conservation Justice transmet des informations sur le trafic de faune aux autorités gabonaises, en particulier aux Eaux et Forêts et aux forces de l’ordre. Suite aux enquêtes menées par Conservation Justice et aux opérations organisées conjointement, 681 personnes ont été arrêtées depuis 2010. Et 629 (92%) ont été maintenues en détention.
Comme le montre la figure 1, ce chiffre a régulièrement augmenté de 2010 à 2017 pour ensuite diminuer jusqu’en 2022 pour atteindre un palier. Précisons que 80% de ces cas concernent le trafic d’ivoire.

Sachant que les activités de Conservation Justice sont assez stables depuis 2010, cette diminution du nombre de présumés trafiquants de faune et grands braconniers arrêtés peut s’expliquer par différents facteurs :
- Démantèlements de nombreux réseaux de trafic de faune et en particulier d’ivoire grâce aux efforts menés par les autorités gabonaises et Conservation Justice depuis 2010 ;
- Médiatisation des arrestations et des décisions de justice dissuasives avec plus de 2500 articles de presse sur les résultats de Conservation Justice ;
- Diminution du prix de l’ivoire suite à la fermeture du marché légal d’ivoire en Chine en 2017 ;
- Renforcement de la législation au Gabon en 2019, avec des peines de prison maximales passant de 6 mois à 10 ans pour des cas de trafic d’ivoire.
En tout, Conservation Justice a participé activement au suivi de procédures judiciaires impliquant 940 personnes arrêtées pour des cas de grands braconnage et trafic de faune, dont 681 arrêtées grâce à ses propres enquêtes.
Sur ces 940 personnes arrêtées, 827 (88%) ont été condamnées. Le reste des cas concerne surtout des personnes mises hors de cause par manque de preuve concernant leur éventuelle responsabilité.
Sur les 827 personnes condamnées, 790 (95%) ont été déclarés coupables et 717 (87%) ont été condamnés à des peines de prison ferme, avec une moyenne de 222 jours de prison ferme (cf. figure 2). En sanctionnant aussi sévèrement les trafiquants de faune, le Gabon fait ainsi figure de modèle.
Depuis 2010, 79% des cas suivis concernent le trafic d’ivoire alors que 13% des cas concernent le trafic de peaux de panthère. Il y a donc peu de trafic d’autres produits fauniques au Gabon, ce qui peut notamment s’expliquer par l’absence de commerce légal d’animaux sauvages.
Depuis 2010, les enquêtes de Conservation Justice ont permis de saisir 668 défenses d’ivoire représentant 4.028 kg et 115 peaux de panthère.
Si on ajoute les cas initiés par les autorités en dehors des enquêtes de Conservation Justice, qui a toutefois assuré le suivi juridique de ces cas, cela concerne au total 5.420 kg d’ivoire et 126 peaux de panthère. Concernant le trafic d’ivoire, un total de 238 opérations a été menées, ce qui correspond à 23 kg saisis par opération menée.

Profils des personnes reconnues coupables
Conservation Justice enquête uniquement dans les centres urbains du Gabon et non dans les villages sachant que les cibles sont des trafiquants de faune, c’est-à-dire des acheteurs/vendeurs urbains et non des braconniers villageois. Toutefois, certains trafiquants sont des braconniers et gardent un lien avec leur village, parfois vivent en partie au village ou maintiennent des activités champêtres (pêche, chasse, agriculture).
Les enquêtes et opérations initiées par Conservation Justice permettent de recueillir des informations sur le profil des personnes arrêtées, même s’il est parfois difficile de clarifier clairement leur rôle dans la chaîne du réseau de trafic.
Tableau : Niveau d’implication des personnes reconnues coupables de braconnage et trafic de faune
| Niveau d’implication dans le braconnage / Trafic de faune | Description de l’implication dans le braconnage / Trafic de faune | Nombre |
| 1 | Braconnier local opportuniste : Tue pour sa consommation, peu organisé et n’assure pas le commerce et transport lui-même sur de grandes distances mais uniquement localement | 202 |
| 2 | Intermédiaire organisé : Vend localement Commerçant local, fournit souvent des munitions et assure le transport au niveau local (autour d’une ville en général, dans une seule province) | 482 |
| 3 | Membre d’un réseau organisé au niveau national : Gère et coordonne le braconnage et le trafic entre plus d’une province, lié à des trafiquants internationaux | 69 |
| 4 | Membre d’un réseau organisé au niveau international : Organise l’achat à plus grande échelle et assure le trafic depuis le Gabon vers un autre pays | 28 |
| 5 | Autorités corrompues : Profite de son statut officiel pour organiser le braconnage à haut niveau et transporter les produits entre provinces ou vers l’étranger | 9 |
Selon les informations recueillies, sur 790 personnes arrêtées et reconnues coupables :
- 202 sont des braconniers qui résident au moins partiellement dans les villages et qui commercialisant les produits fauniques localement, principalement l’ivoire d’éléphant (132 sur 202, 65%) ;
- 482 sont des vendeurs locaux qui commercialisent les produits fauniques, assurent le transport et fournissent généralement les munitions. Ils sont actifs au niveau provincial, principalement autour d’un centre urbain. Sur ces 482 personnes, 391 sont impliquées dans le trafic d’ivoire (81%) ;
- 69 participent activement à un réseau organisé en gérant et coordonnant les activités de braconnage et trafic d’ivoire entre plus d’une des neuf provinces du Gabon ;
- 28 sont des trafiquants qui travaillent au niveau international. Ils organisent le trafic au niveau national et exportent, généralement vers le Cameroun. Ils se focalisent sur le trafic d’ivoire.
- 9 sont des autorités ou membres des forces de l’ordre qui utilisent leur statut officiel pour organiser le trafic d’ivoire en complicité avec des trafiquants organisés.
Les personnes reconnues coupables sont donc principalement des trafiquants qui agissent en début de chaîne en achetant l’ivoire et autres produits fauniques directement à des braconniers, auxquels ils fournissent souvent armes et munitions. Cela s’explique par le fait que le Gabon est un pays source.
Certains réseaux internationaux d’ivoire ont toutefois pu être démantelés grâce à Conservation Justice. Le trafic de l’ivoire est plus lucratif que celui des autres produits fauniques, ce qui explique que les réseaux organisés se focalisent dessus. Le trafic d’animaux sauvages vivants n’existe pas vraiment au Gabon. Il s’agit en effet d’un des rares pays qui ne demandent pas de quotas d’export d’animaux à la CITES et ne fournit pas d’autorisation pour le commerce légal d’animaux sauvages, ce qui limite certains types de trafic.

Situation des éléphants en 2025 et Conflit Homme-Éléphant
En parallèle de la baisse du prix de l’ivoire sur le marché noir et de la demandé d’ivoire au niveau mondial, le renforcement de l’application de la loi a permis de réduire drastiquement le braconnage des éléphants et le trafic d’ivoire au Gabon. Leur nombre au Gabon a été estimé à 95 000 (Nationwide abundance and distribution of African forest elephants across Gabon)[3].
Toutefois, une autre menace tout aussi sérieuse a progressivement pris de l’ampleur pour devenir très préoccupante. Il s’agit du conflit homme-éléphant.
Ce problème majeur est accentué par trois facteurs principaux : l’occupation du territoire par les activités humaines dont les exploitations forestières, minières et agricoles ; les déséquilibres écologiques et en particulier le changement climatique qui poussent les éléphants à parcourir de longues distances à la recherche de nourriture ; le braconnage et autres perturbations en forêt.
Sur la période de 2016 à 2023, au moins 28 496 plaintes officielles pour destruction de plantations agricoles ont été transmises par les communautés locales sur l’ensemble du territoire national. Par ailleurs, 38 décès et 43 blessés graves par des éléphants ont été répertoriés entre 2020 et 2023[4]. Les productions agricoles diminuent dans la plupart des villages, obligeant de nombreux habitants à acheter du riz pour remplacer des aliments normalement produits localement.
De l’analyse de ces plaintes, il ressort que l’ensemble du pays est concerné. Comme le montre la carte ci-dessous, les éléphants sont en effet présents dans tout le Gabon, hormis dans les villes et les zones de savane sèche.

Les dégâts occasionnés par les éléphants dans les plantations agricoles constituent une préoccupation prioritaire et causent un ressentiment négatif profond au sein des populations locales. Consécutivement à ces difficultés, les communautés locales réclament régulièrement l’organisation de campagnes d’abattage destinées à réduire la densité d’éléphants. Même si les autorités accèdent souvent à ces demandes légitimes, le Gouvernement gabonais et les ONG qui l’accompagnent priorisent l’installation de barrières électriques autour des plantations agricoles.

Développement d’activités communautaires
En raison du développement du CHE et afin d’apporter un changement plus durable sur la protection des éléphants au Gabon, Conservation Justice a développé des activités au sein même des communautés depuis 2020.
Trois chargés communautaires et un responsable du conflit homme-faune, appuyés par plusieurs juristes, parcourent les villages en permanence afin d’apporter leur soutien aux communautés locales. Les capacités des communautés locales sont renforcées par Conservation Justice vis-à-vis du Conflit Homme-Éléphant et de l’exploitation forestière illégale à plusieurs niveaux :
- Informations sur la législation forestière et en particulier sur leurs droits et devoirs ;
- Appui juridique pour le suivi de plaintes vis-à-vis de l’exploitation forestière illégale et du conflit homme-éléphant ;
- Appui juridique pour l’obtention de fonds de développement local consécutifs à l’exploitation forestière ;
- Suivi et monitoring des barrières électriques destinées à la protection des plantations agricoles ;
- Sensibilisation sur la protection et l’importance de la faune.
Ce programme communautaire assure aujourd’hui la sensibilisation de plus de 15 000 enfants par an en milieu scolaire. Un partenariat développé avec l’ONG Space for Giants permet chaque année le suivi de plus de 100 barrières électriques destinées à protéger les plantations agricoles vis-à-vis des éléphants.
Partant du renforcement de l’application de la loi sur la faune avec des résultats décisifs, Conservation Justice explore ainsi des méthodes complémentaires en partenariat avec les communautés afin de maintenir son impact concret pour la protection des éléphants du Gabon.

[1] National Geographic: Gabon – The Last Eden, 2007
[2] POULSEN J.R. et al. 2017. Poaching empties critical Central African wilderness of forest elephants. Current Biology 27: 134-135
[3]LAGUARDIA A. et al. 2021. Nationwide abundance and distribution of African forest elephants across Gabon using non-invasive SNP genotyping. Global Ecology and Conservation 32.
[4] Ministère de l’environnement, du climat et du conflit homme-faune (2024). Stratégie et plan d’actions national du conflit homme-faune au Gabon, 63 p.
Photo : Elephant in Gabon – CEB logging company
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Author: Luc Mathot





